Loup-garoup -AMMA

« Tu es sûre que tu n’as pas besoin d’aide ?

Oui. Je n’emporte que quelques affaires, vous savez, le reste est déjà là-bas. »

 

Eldoras, le vieux maire du village voisin, est adossé à un arbre. Il a ôté son chapeau melon de ses longs cheveux couleur miel et le triture machinalement, en jetant des coups d’oeil à la jeune femme qui nourrit ses bêtes.

 

« Pour quand est ton départ définitif, Amma ?, s’enquiert-il

Après-demain.

À l’aube, comme d’habitude ?

Comme d’habitude, oui. »

 

Un ange passe.

 

« Tu n’es pas obligée de venir, murmure Eldoras, songeur. »

 

Il jette un regard en coin à la petite : elle semble penaude. Il réalise sa maladresse :

 

Je veux dire… Enfin, ça me ferait plaisir que tu viennes, se reprend-il, bourru. Tu vois,  je sais que ce n’est pas rose pour toi, l’hiver à Vyndra, et…

Je sais, dit-elle. (Elle sourit mais ne lève pas les yeux vers lui.) C’est gentil de vous inquiéter pour moi, mais je ne peux pas rester tout l’hiver dans les bois.

Je pourrais t’apporter à manger. Je peux ramener tous tes meubles d’ici demain. Je viendrais te voir tout le temps pour vérifier que tu ne manques de rien et je pourrais même rafistoler ta maison, pour qu’elle ressemble à l’autre. »

 

Elle se détourne pour cacher son sourire à Eldoras. Une maison, avait-il dit. C’est un bien grand mot pour une chose si misérable. Cet amas de bois et de terre, agrémenté de quelques briques et assemblée par son père, du vivant de ce dernier, ne mériterait même pas le nom de cabane.

 

Sa dinde la plus grasse picore les miettes de pain rassis dans la paume de sa main. Elle la caresse, pensive.

 

D’accord, sa… “cabane” n’est pas terrible. On y a souvent froid, même en été, et elle est plus sale que l’autre demeure qu’elle a. Mais sur ce sol dur et froid, comme s’il était de pierre, au milieu de ce petit espace de vie étroit et inconfortable, elle a toujours trouvé plus de chaleur que dans l’autre…

 

L’autre maison. Dans le village.

 

Elle n’aime pas cette maison. Et, même si Eldoras lui est sympathique, elle n’aime pas son village. Son père et sa mère s’en sont et l’en ont toujours éloigné. Ils lui ont raconté, ses parents, comment son grand-père avait été tué par les villageois, parce qu’il y avait les loups. Les loups qui avaient créé le chaos à Vyndra, et tout le monde qui était devenu fou. Dans ce genre de période, les humains tuent à tort et à travers, paniquent, agressent, ou sont sur une défensive suspecte et vaine. Sauf les loups. Les loups ont la bonne idée de rester calmes et méthodiques.

 

C’était un autre temps, d’accord, et les choses ne sont plus ce qu’elles étaient.. Et surtout, surtout il n’y a plus de loups.

 

Elle n’était pas là, quand les loups étaient venus. Pas encore née. Elle n’en avait jamais vu, mais ses parents lui avaient tout raconté quand elle avait six ans, et ça avait suffi. Puis elle avait grandi, elle était restée dans son cabanon qu’ils lui avaient bâti pour l’écarter du village, et eux étaient partis pour l’autre maison dans le village. Elle avait alors quinze ans. Deux mois plus tard, elle avait reçu quelqu’un chez elle, pour la première fois. L’homme corbeau, avec un papier dans la main. Sur le papier, les noms de ses deux parents. Et une petite croix, ajoutée à la main à l’encre noire. Les mots, à côté, presque affectueux. Dans ces moments douloureux que vous traversez, nous tenions à vous exprimer nos sincères condoléances. C’était joli, au moins.

 

Oh, elle avait pleuré. Maudit le village.

 

Ses yeux s’étaient ensuite réveillés. Le Don. Elle avait maudit ses yeux, le Don, tout. Sa mère l’avait eu. Sa mère était morte. Sa mère avait été une idiote, si extravertie, si arrogante !

 

Son père avait au moins eu la gentillesse de naître cynique et solitaire. Sa mère, c’était autre chose. Mais au final, ils étaient morts tous les deux. Le discret et l’imbécile.

 

Et ce Don, oh, ce Don !! Elle ne l’utiliserait pas. Jamais. Promis. Elle ne s’attacherait pas comme sa mère. Elle ne s’attirerait pas d’inutiles foudres comme son père. Elle essaierait, du moins.

 

Après la mort de ses parents, elle était restée chez elle. Dans la cabane qui ne mérite pas le nom de cabane. Comme maintenant, jusqu’en hiver. L’hiver, elle ne peut pas rester dans la forêt, elle a besoin des commerces du village pour se sustenter. Elle aimerait bien, tiens, que la faune et la flore restent stables tout au cours de l’année.

 

Mais ça va. Elle ne reste que le temps nécessaire. Ensuite elle part. Elle ne s’attache à personne. Elle ne sait pas s’attacher. Elle part vite, sans parler, sans prévenir, sans sourire, sans élever la voix. Puis elle revient dans le village, et les cartes se redistribuent.

 

Chaque hiver est pareil au précédent. De nouveaux visages apparaissent, mais les choses restent les mêmes, les sentiments aussi. Au fond rien ne se passe. Il n’y a plus de loups. Et tout va bien.

 

« Je pourrais t’apporter à manger, reprend brusquement Eldoras. »

 

Elle émerge, acquiesce vaguement. Le maire poursuit sur sa lancée :

 

« Tu n’auras même pas besoin de sortir de chez toi. Je t’aiderais à nourrir ta volaille, et tu n’auras rien à faire. Tu sais, j’en ai du temps à tuer en hiver. En général le village se vide un peu, des gens retournent dans des lieux plus chauds, et les autres savent se débrouiller. Je pourrais…

Assez, assez monsieur Eldoras, sourit-elle. Vous êtes trop bon. Ne vous en faites pas pour moi, ça ira très bien. »

 

Elle lève la tête avec la ferme intention de le fixer dans les yeux pour appuyer son propos, mais quand elle croise le regard du maire, une migraine familière lui scie le crâne.

 

Des grognements sourds, des bruits de course, des halètements. Un hurlement, une chute, un corps dans la neige. Des bruits de déchirure, un cri plus faible (résigné), des taches noirâtres sur l’étendue blanche. Le silence.

 

_DHIATZS

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