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Loup-Garoup – MAREK

 

Il marchait à travers la pièce, tournant en rond furieusement, les mains jointes derrière le dos. Il était furieux.

“Cela fait des années déjà, se disait il, que je me suis établi dans ce patelin de bouseux, en espérant le transformer en le théâtre de ma gloire future.

Lorsque j’ai passé les portes de Vysoka, à l’âge de vingt-cinq ans, après avoir brillamment réussi mes études de médecin (Il avait en réalité dû redoubler 4 fois sa première année avant d’être expulsé de l’établissement pour la plus grande joie des élèves et le soulagement de l’intégralité du corps enseignant.) , je me suis dit: Les gens d’ici doivent êtres si pauvres et incultes qu’il me sera aisé de devenir notable, et qui sait, maire peut-être!

Mon plan d’avenir aurait pu merveilleusement bien marcher si seulement quelques cailloux ne s’étaient pas glissés dans ma chaussure… Les soi-disant médecins qui croient tout savoir mieux que moi, moi qui vient de la ville et qui ai étudié dans la grade Université de Waslaw! (Université décrite par son ancien directeur comme l’établissement au niveau le plus désastreux qu’il ait jamais connu en 30 ans de carrière, catastrophique au delà du bon sens. Le dit directeur se suicida deux semaines après son départ car il aurait “perdu foi en toute humanité”. Une enquête est toujours en cours.)

Mais non, ils ne m’arrivent pas à la cheville, ces savants de province. Moi seul, contre l’avis de tout mes professeurs, ait eut l’audace de traiter mes patients grâce aux sciences de l’astrologie et aux remèdes concoctés par mes soins, et avec succès! ( Succès indéniable, puisque sur les dix patients initialement atteints de rhumes, seuls huit moururent des complication dues au traitement (les deux autres finirent par mourir car ils durent attendre que la lune soit en phase avec Vénus pour aller à l’hôpital.)

Comment ce demi médecin, cette femelle d’Aristide a-t-elle pu se moquer de mon attitude face à un cadavre? N’a-t-elle aucune honte, aucune crainte du défunt? Et ce fichu chasseur, ce vieux bourru borné, qu’il soit maudit pour m’avoir humilié ainsi! Comment ce gueux a-t-il ne serait-ce qu’oser lever les yeux sur moi?

Cette vile est définitivement envahie par des individus louches, et dangereux! et quoi, maintenant? Des bêtes sauvages, des monstre des limbes?

Tout ça c’est évidemment la faute de cette fichue gitane! Elle seule à l’âme assez mauvaise et corrompue par le malin pour pouvoir attirer ces créature! Qui sait, peut être en est-elle une elle même?” (Le seul tort de cette pauvre femme avait été de refuser les avances peu subtiles de nôtre très cher ami, crime de lèse-majesté évidemment impardonnable.)

La fureur pourra Marek à s’asseoir violemment sur le fauteuil de cuir, près de la fenêtre. Il frissonna. Le soleil se couchait sur les montagnes enneigées, en le vent de levait, apportant avec lui la froideur glaciale de l’hiver, qui passait par courants d’air dans la maison, pourtant cossue. Le feu brûlait dans la cheminée de marbre en face de lui, réchauffant tant qu’il le pouvait la pièce.

Un notable, oui, cela il l’était devenu. Les remèdes miracles font souvent de bonnes ventes dans les villages, et une combinaison de chance et de charisme lui avait permis de se hisser en peu de temps dans la hiérarchie de Vysoka. Il était devenu riche, avait fraudé, était devenu très riche, mais n’était toujours pas satisfait. Certains lui manquaient encore de respect. C’était intolérable. Il devait agir, leur donner une bonne leçon. Oui c’était de ça qu’il s’agissait; leur donner une leçon, surtout à cette garce de gitane dont il de refusait de penser le nom. Il était temps d’agir. La place de maire était enfin libre! Et cela Lui offrait tant de possibilités…

    Il se mit en route. Le soleil se couchait: l’obscurité couvrirait son chemin. Il vérifia sa tenue dans le miroir de l’entrée. Il était habillé de sa grande robe noire, qui, à son sens, lui seyait à merveille.(A son sens seulement, malheureusement. Pour les autres, il ressemblait surtout à un cordeau de deux mètres. C’était a vrai dire plutôt effrayant. Un peu. Beaucoup. )
Il enfila son masque en bec de corbeau, noir. Personne ne le reconnaîtrais, dans la nuit.

    Il fila à travers les rues du centre ville, se glissant contre les murs, avec son agilité naturelle. (Agilité acquise lorsqu’il avait pris l’habitude de fuir en toute occasion. )
Il se dirigea vers la forêt, ombre parmi les ombres.

Son sang bouillonnait dans ses veines. Il allait se venger. Enfin. Cette femme qui avait osé lui manquer de respect, osé insulter son nom, à lui, qui était si parfait, si généreux de lui avoir offert une opportunité de se sortir de sa condition misérable! Qu’elle y reste, dans son taudis! Non, plutôt, elle n’y resterait pas pour longtemps…

Il voyait les cabanon, à travers les arbres. La lueur des flammes se reflétait sur la neige. Il sourit sous son masque. Elle était sûrement déjà partie pour une de ses ballades de nuits….

Il tâta sa sacoche. Oui. Elle était toujours là. La preuve. Des mâchoires de loup en métal. Son plan était infaillible. Parfait. Il se dirigea vers les animaux que la gitane gardait près de la cabane. Il les tua tous. Un tel loup ne pouvait laisser de survivants. Sauf si le survivant était un loup…Un raisonnement si simple, et pourtant tellement utile… Il applique plusieurs fois la mâchoire sur les cadavres, les déchira de telle manière qu’on aurait vraiment pu prendre le carnage pour une attaque de loup. Une brindille craque derrière lui. Il se retourna.

C’était une vieille dame. Il ne l’avait jamais vue dans les parages. Elle servirait son plan. Un instant, il hésita, mais ses intérêts étaient trop engagés. Il passait en premier. Il avait une juste vengeance à accomplir.

Elle leva le tête, ouvrit la bouche d’un air étonné. Il se jeta sur elle, la plaqua au sol. Il leva son arme. Oui, lui seul comptait. Et un jour, il s’agenouilleraient tous devant lui. Oui, ils seraient à ses pieds. Tous!

Il se releva. Il tremblait. Dégoûté, il s’écarta en titubant du cadavre. Il s’appuya sur le tronc d’un arbre et vomit.

Marek pris soin de recouvrir ses traces avec de la neige. Personne ne devait savoir qu’il était venu ici. C’était une question de vie ou de mort maintenant.

Il se mit à neiger. Les flocons froids fondaient sur son visage, rougit par le froid. Il aurait été beau si ses traits n’étaient pas déformés par une haine sans nom. Il haïssait les hommes, les loups, enfin tout ceux qui refusait de le reconnaître, tout ceux qui n’avait jamais entendu parler de lui, les hommes, les femmes, les enfant…. Et le loups. Et cette fichue gitane.

Il l’avait aimée. Vraiment. Du tout l’amour dont son coeur était capable. Et elle lui avait fait mal. Comme tout les autres. Et aujourd’hui, il allait se venger. Enfin. Pour la première fois de sa vie, il allait faire quelque chose s’il voulait vraiment, et personne ne pourrait l’en empêcher.

Il alla chercher la mâchoire de métal, en évitant soigneusement de regarder le cadavre. Il avait déjà vu des morts avant, mais celui là était le sien. Et c’était nécessairement du sale travail. Sanglant. Dieu, qu’il haïssait ce sang! Mais ce sentiment de dégoût, il le connaissait déjà.

Il vivait avec depuis trop longtemps.

Il était inutile de rajouter des preuves. Amma était déjà condamnée…

Il repartit vers le village. Le trajet, déjà long de jour, lui sembla de nuit prendre une éternité. Partout autour de lui, il entendait des brindilles craquer, il voyait des ombres furtives, il sentait des mains l’agripper… Le vent autour de lui lui semblait être des murmures… La neige lui gelait le corps, le remords lui gelait le coeur.

Pendant un instant, il s’arrêta. Il fut pris d’un doute. Et s’il avait laissé une preuve qui menait à lui?

Et s’il avait eu tort?

Sans s’en rendre compte, il avait atteint le village. Il tomba à genoux. Tout d’un coup, il était assailli par toute la monstruosité de la situation. Il avait toujours été entouré de monstres. Maintenant, il en était un. Un parmi tous les autres. La ville semblait l’écraser, menaçante. Il lui sembla un instant que tout le monde savait.

Il se sentit mal. Il savait qu’il lui fallait un médecin. Il tremblait, de froid et de fièvre, de peur aussi peut être, bien qu’il se refusât de l’avouer. Ses jambes étaient lourdes, douloureuses après sa longue marche, après tant d’efforts, après…

Il se releva, et se dirigea vers la maison de l’apothicaire. Il était couvert de sang, et il lui faudrai l’expliquer.

Il vit une foule, attroupée sur le porche de la maison. Ces hommes là semblaient se disputer, il pourrait peut être passer inaperçu. Il approcha.

En arrivant devant la porte, il fut tétanisé. A la vue d’un tel spectacle, la peur se répandit dans ses veines, gelant son coeur.

Il aperçut une petite fille, au coin de la maison, derrière Eux.

Eux?

Les bêtes qu’il voyait devant lui auraient pu sortir de ses pires cauchemars. Plus grandes qu’un humain adulte, couvertes de poils, elles semblaient uniquement constituées de muscles et crocs. Des machines à tuer. Des machines à tuer qui s’étaient retournées vers lui, les prunelles sanglantes pleines de rage, de faim et de bestialité, les crocs découverts.

Comment avait-il pu les prendre pour des humains? Comment quiconque avait pu les prendre pour des humains?

Il aurait pu crier, il aurait pu fuir.

Mais au fond de lui, il savait que s’était inutile. Il savait qu’il était condamné. Un genre de justice divine, hein? Et elle le fixait, cette petite, cette enfant. Elle n’était pas innocente, non, ça, personne ne l’était. Mais elle pourrait survivre. S’il ne la remarquaient pas. Il la fixa dans les yeux. Il voulait qu’au moins elle se souvienne de lui. Il aurait pu avoir un grand avenir, il était promis à de grandes choses!

Non. La réalité éclata dans son esprit, comme un éclair de lucidité. Il n’était destiné qu’à une vie infâme, pleine de meurtres et de trahison. Mais il aurait tellement voulu la vivre, cette vie là!

Pour la première fois de sa vie, il fit un acte de courage presque désintéressé. Pour la première fois de sa vie, il choisi de se sacrifier, et ce ne fut même pas pour un ami, pour un amour. Non, ce jour là il effectua le plus grand geste de courage, et ce, pour une inconnue, une petite fille qu’il aurait haïe quelques heure plus tôt. Comme si le sang qu’il avait versé l’avait rendu plus sensible au véritable ordre du monde. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’il tuait. Il était arrivé dans cette ville pour échapper aux poursuites de la justice, après tout.

Il détourna les yeux du visage de l’enfant, et se jeta sur les bêtes. Il le fit en silence, pour ne pas attirer l’attention, pour ne pas que d’autres viennent mourir sur ce porche.

Pendant une fraction de seconde, il songea à l’ironie de la chose. Durant toute sa vie, les cadavres s’étaient empilés à ses pieds, et il se disait que s’était normal. Les faibles meurent pour permettre aux forts de vivre. C’était la nature. Le monde avait besoin de lui, de son génie, qu’y avait il donc de plus normal qu’il y ait quelques dommages collatéraux, que quelques uns meurent pour qu’il accomplisse son oeuvre? Et le voilà maintenant, donnant sa vie pour une inconnue, probablement elle même condamnée à mourir de faim ou de froid si les bêtes ne la dévoraient pas…

Au fond, il n’avait pas vraiment de regrets. Au fond, il ne ressentait maintenant plus qu’un immense vide.

Dans le même mouvement qu’il avait effectué, les loups s’étaient jetés sur lui, à une vitesse folle. Il avaient tendu leurs pattes musculeuse, ouvert leur gueule sanglante. Il allaient le dévorer vivant. Il aurait préféré une mort plus douce, tout de même. Fichus démons.

L’un d’entre eux lui envoya sa patte griffue dans le ventre. Il vola à plusieurs mètres en s’écrasa sur le sol. Son souffle était coupé sous le choc et la douleur. Il se redressa, tant bien que mal. Il posa la main sur son ventre et la retira. Elle était rouge, pleine de sang. Alors voilà, pensa t il, c’est comme ça que je meurs. Les loups L’avaient encerclé, avec calme. Ils se savaient vainqueurs et savouraient ce moment. Il jouaient avec leur proie agonisante.

Prenant soin de ne pas tourner la tête, il observa l’enfant du coin de l’oeil. Elle s’était cachée dans un baril, à côté de la maison. Il avait au mois réussi cela…

Il sourit. La douleur était atroce, mais il voulait faire bonne figure, une dernière fois. Il se redressa, pantelant. Son sang formait un cercle sombre et sale dans la neige immaculée. Les loups tournaient autour de lui.

Il se tenait les côtes (qu’il avait cassées), il n’était pas droit, mais au moins, il était debout. Les loups grognaient, mais il entendait presque un ricanement. Un frisson lui parcouru l’échine. De l’horreur pure, voilà ce qu’ils étaient. Et ils allaient le tuer. Mais avant, ils allaient le faire souffrir, immensément souffrir.

Il retomba. La peur le paralysait, la douleur l’empêchait de respirer. Mais il était trop tard pour fuir.

Un des loups rompit le cercle et s’approcha. Il baissa la tête vers lui, lentement, la gueule entrouverte. Il grognait. Il le regarda dans les yeux.

Marek n’avait jamais rien vu d’aussi terrifiant. La bête n’avait pas un regard bestial. Elle ne voulait pas le tuer, le manger. Non. Humain. C’était un humain. Un humain plein de haine, de dégoût, de haine dans un corps de bête. Ses yeux, ses yeux brûlaient d’une folie humaine, absolue, terrible.

Un moment, le silence revint. Même le loup avait cessé de grogner. Il semblait sourire. Un sourire calme, décidé, sadique.

Marek lève le bras devant son visage. Il ne pouvait pas soutenir le regard du monstre.

Sa mâchoire claqua. ses dents acérées s’enfoncèrent dans la chair, coupèrent les tendons, broyèrent l’os. Du sang gicla dans la neige. D’un coup sec, le loup tira sur le membre à demi arraché, et le sectionna, puis le jeta plus loin d’un coup de tête. Les autres loups se jetèrent dessus.

L’homme ne sentit pas la douleur immédiatement. Il approcha son bras de lui et l’observa, l’air béat. Le loup s’assit, devant lui. Il semblait attendre.

Il lui fallu quelques longues secondes pour réaliser. Son os sortait à la moitié de son avant bras, cassé en pointe. Il n’y avait plus rien autour.

Avant même de sentir la douleur, il hurla. Il hurla à s’en arracher les poumons, jusqu’à se que sa voix se brise. Puis elle vint, comme une vague gigantesque lui coupant le souffle, lui brisant la raison. Il pleurait.

Alors, le loup se releva.

Serrant son bras contre lui, Marek tenta de reculer, poussant désespérément sur le sol avec ses pieds, qui glissaient sur la neige tassée.

La bête avança, doucement. Mais les autres loups avaient fini de dévorer le bras et s’avancèrent, prêts à lui sauter à la gorge.

 

_LADY