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Les Anges- Chapitre I

Chapitre I- La lettre

Maximilien n’avait pas dormi de la nuit. Il en avait l’habitude. Il écrivait frénétiquement, le flot de ses pensées bercées par le grattement de sa plume lorsque l’aube se leva et éclaira son visage. IL n’était qu’août 1790, et il sentait déjà que son travail à l’assemblée constituante le détruisait. Il se sentait seul, désespéré. Il avait enfin la chance de réaliser ses idées, celles du grand Rousseau, qu’il admirait depuis sa plus tendre enfance, il avait enfin le pouvoir de changer les choses, maintenant il avait le pouvoir. Il avait déjà tant travailler pour cela, tant étaient déjà morts pour cela… Il savait qu’il ne pouvait pas abandonner, il se le répétait tandis que la chaleur du soleil nouveau, qui éclairait cette France nouvelle, caressait doucement sa peau et ne lui faisait que plus fortement sentir l’absence de sommeil. Il cessa d’écrire, posa sa tête sur le dos de son siège et ferma les yeux. Au loin, il entendait les cloches de Paris sonner la fin des songes. Mais pas les siens. Les rêves de Maximilien étaient inscrits dans des textes de loi. Il fut envahit d’un sentiment de paix vide, de cette paix que l’on ressent lorsque l’on a plus rien à attendre, et il avait pourtant encore tant de choses à attendre. Il était l’unique âme coincée dans ce petit appartement, coincée dans les dédales de ces rues qui ruisselaient encore de sang, et qui résonnaient de vie. Il avait l’intime conviction que la France se libérerait de ses chaînes et qu’il serait là pour le voir, car il la sentait encore tremblante de colère sous ses doigts. Mais il n’était pas sûr de lui-même pouvoir tenir la distance. Pourtant, il avait un plan, et il devait tenir, il avait la conviction que cela dépendait de lui. Il n’était sûr que de sa propre probité, et malgré son attachement pour ses collègues, il avait au fond de lui une ancre lui rappelant que rien n’était gagné et que les hommes, les pauvres hommes, se laissait si facilement corrompre par leurs démons. Il sentait le sien le ronger de l’intérieur. La solitude. Avec la droiture, elle était sa seule compagne. Il avait tant d’ennemis qu’ils lui semblaient n’être qu’une masse indistincte d’étouffement, qu’il transportait, lourde et insidieuse, sur sa poitrine dès qu’il respirait, dès qu’il ouvrait la bouche. Il la sentait planer au dessus de lui, et n’aurait eu qu’à lever là main pour s’y abandonner. 

On toqua à a porte, et quelques secondes plus tard Madeleine posait un plateau rempli de victuailles sur la petite table de bois. Maximilien ne s’accordait aucun luxe, et se nourrissait peu, Madeleine le savait, mais la pauvre concierge avait pris en affection ce jeune homme et lui apportait tout les matins de quoi nourrir tout Paris sur un plateau de bois. Toutes les réticences de Maximilien ne pouvait empêcher cette matrone de faire ce qui lui semblait bon pour ses enfants, et s’il y avait un chose que personne ne pouvait nier, c’est que Maximilien, qu’elle ne connaissait que depuis deux ans, était bien l’un deux, placé en son cœur entre le bon dieu et Mr Darien, son défunt époux. Maximilien n’aimait pas particulièrement être placé entre un crucifié et un pendu, mais enfin Madeleine lui prodiguait ses soins avec une telle générosité qu’il ne pouvait faire bien plus que de se plaindre doucement. De plus, la dame avait déjà un certain âge, et n’avait pas vraiment d’autre occupations de sa journée. Aussi il l’écouta lui raconter les ragots de ses amies, tout en rangeant la chambre, courant à petit pas d’un bout à l’autre comme un courant d’air de chiffons suréxités. Elle lui reprocha de ne pas avoir dormi, cela n’était pas bon pour sa santé, oh et puis Monsieur avait bien maigri, et quoi que cela devait plaire au beau sexe,  il fallait qu’il mange, elle lui avait justement préparé un assortiment de fruits qui étaient parfaitement murs…

Maximilien sourit intérieurement. Il ne montrait jamais ses émotions, et bien de ses collègues le méprisaient pour cela, le prenant pour un coquet, un pédant, vaniteux et certainement pas de bonne compagnie. Mais ils écoutaient. Lorsqu’il parlait, tous se taisaient. Il n’avait pas besoin de leur sourire, pas besoin de s’abaisser à être complaisant. Il était l’homme droit, l’incorruptible, celui qu’on ne pouvait forcer à agir, non, même le roi, même Mme Darien. Il savait que c’était pour cela qu’il était si seul, mais si le destin de son pays nécessitait ce sacrifice, alors il le lui accordait avec dans son cœur toute la félicité du monde.

Pourtant, en ce joyeux matin d’août, alors que Mme Darien s’affairait à préparer ses habits, que les travailleurs sortaient de chez eux, que les imprimantes tournaient et donnaient à travers tout le pays la puissance du nouvel ordre, que l’assemblée se préparait à accueillir ces petits hommes qui écrivaient le destin d’une république, que des traits d’or illuminaient son travail, Maximilien ne sentait dans son cœur que le poison de l’amertume, qui tordait ses traits et son cœur.

« -Oh, Monsieur j’en oubliais… dit soudain Madeleine en arrêtant ses cavalcades, une lettre est arrivée pour vous ce matin! »

Comme pour se faire pardonner de son oubli, elle se précipita vers le petit plateau et lui tendit une enveloppe. Il la pris. Dans ses mains, le papiers avait toujours la sensation de la plus douce des soies. Il était né dans les pages, et il dormait dans des draps de papiers, de papiers qui entraînaient peu à peu le tourbillon d’une révolution, de la renaissance d’un peuple.

L’écriture en son dos était soignée, fine, intelligente. Maximilien fit signe à Madeleine de sortir et se retourna vers son bureau. Elle obtempéra. Elle savait par la force des choses qu’il était aussi utile de déranger Maximilien dans son travail que de demander compassion à un ministre du roi.

Maximilien ouvrit doucement l’enveloppe. Il recevait sans cesse du courrier, son emploi l’y contraignait, mais celui-ci était différent: il n’avait jamais entendu le nom de son auteur.

Antoine de St-Just.

Il sorti délicatement les pages de l’enveloppe. Il pouvait percevoir l’odeur de l’encre d’étudiant, des vieux livres, mais aussi une fragrance unique qui l’intrigua. Il lu.

Il pleura un instant. Non, il n’était pas seul. Quelqu’un dans ce pays, quelqu’un dans ce monde avait entendu les échos de son âme se disperser à travers la Chambre, quelqu’un avait pris la mesure des battements de sa vertu. Ce quelqu’un avait laissé dans sa précipitation la marque d’un doigt taché d’encre sur le coin de l’une des pages. Ce quelqu’un avait gravé sur un bout de papier les mots qu’il devait entendre, parce qu’ils étaient les mots que son cœur ne cessait de lui répéter, les mots vers lesquels sa raison le guidait, les mots que son démon voulait anéantir. Il avait rampé au nadir pendant si longtemps et volait à présent plus haut qu’Icare lui-même, il sentait la douceur du miel chaud sur ses ailes. Tout cela n’était pas vain. Une voix l’avait appelé, mais elle ne venait pas d’un dieu, elle venait de quelque chose de plus grand que cela. Elle venait de l’espoir.

Il regarda doucement à Paris, et dont les rues se remplissaient de vie à nouveau dans un chamarre de voix, d’odeurs, de sons, de vies, véritable vitrail d’êtres qu’il devait mener vers la Liberté.

Il essuya d’un revers de manche une larme qui roulait sur son visage dur, se leva d’un bond, enfila son habit, mit sa perruque, se poudra et sorti en trombe, trottinant jusqu’à la Chambre, là seul où il pourrait concrétiser cet espoir.

Lorsqu’elle le vit passer dans la petite entrée qui menait sur la rue, Mme Darien aurait juré qu’il souriait.