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Le Dernier Vivant

Chapitre 1

Le feu qui crépite à côté de moi me réconforte. Il symbolise de mon futur repas et réchauffe mon corps endolori par notre longue marche à travers la ville. Nous avons traversé cet endroit sinistre, vide, et nous nous sommes arrêtés dans un lieu que l’on m’a indiqué comme étant un restaurant, dans l’ancien temps, quoi que cela puisse être.
Je suis assis à même le béton, dont la froideur glaçante traverse mon pantalon de toile. J’entends les autres rire et se chamailler un peu plus loin. Je souris. J’aimerais être avec eux…
Père, assis à côté de moi, fixe les flammes, silencieux. La lueur du feu baigne son visage d’une lumière orangée.
La nuit nous entoure, telle un brouillard de noirceur, étouffante, froide et sombre, comme un avertissement de cette menace, de cette force qui fonce sur nous avec cette implacable volonté, à la fois terrible et fascinante.
J’observe les autres avec envie. Il y a une petite fille qui joue avec sa mère, à quelques mètres de nous. Elle rit, de ce rire incontrôlable et cristallin que seules les joies enfantines peuvent provoquer. Je peux voir, de là où je suis, ses yeux scintiller d’étoiles qui n’existent nulle part ailleurs.
J’ignore pourquoi je la hais, cette enfant. Il n’y a aucun intérêt à haïr ceux qui vont mourir.
Je colle ma main contre ma poitrine. Pendant un instant, il m’a semblé que mon cœur s’était arrêté.
Mon ventre se met à gronder.
“J’ai faim, Père.” dis -je dans un murmure.
Père ne répond rien, alors je répète ma question d’un ton un peu plus plaintif que je ne l’aurais voulu.
Il murmure quelque chose, sans même lever les yeux. Son apathie me terrifie. C’est comme si il se fondait dans le monde, dans cette ville, fantôme fade d’une époque glorieuse.
Je chasse cette idée de ma tête.
Alors, je me lève, et m’approche de la sortie. La bâtiment est à moitié effondré, laissant béante une gueule sombre sur l’extérieur.
De là où je suis, je peux voir le ciel. Il est d’un noir de suie, et l’on peut à peine distinguer une tâche de lumière floue là où aurait dû se trouver la lune scintillante. La bise se lève, et me fait grelotter, mais je ne bouge pas. Il ne fait pas plus chaud près du feu. Père s’est emmitouflé dans notre couverture.
J’ai peur de tomber malade. Je prends une grande inspiration tremblante.
Derrière moi, la petite fille continue de rire.
Je retourne vers Père. Je reste derrière lui. Je reste silencieux.     J’espère qu’il va me parler, qu’il  va détourner les yeux de ce feu, ou de ces images qui semblent passer sans cesse devant ses yeux, presque moqueuses.
Mais il reste là, obsédé par le mouvement hypnotique du feu dans l’âtre de pierre.
Plus loin, la petite fille se met à crier joyeusement, pour qu’on lui rende un jouet que sa mère tient en hauteur.
Père se lève soudain, d’un bond, me faisant tomber à terre.
“Faites taire cette foutue gamine!”
Il tente de hurler, mais sa voix enrouée à force de mutisme se brise.
Cette voix, que j’avais tant chérie jusque là, me fait l’effet d’une gifle. Elle n’a aucune intonation. Elle est aussi glaciale que la nuit environnante.
Le regard de Père s’est décroché des flammes, mais le feu semble s’être incrusté dans ses prunelles. Un pli mauvais tord sa bouche, accentué par le clair-obscur ambiant.
Un frisson me parcourt l’échine.
Les autres se sont tus. Tous. Ils ont peur. Ceux qui en ont tiennent leurs armes contre eux, le doigt sur la gâchette. Certains s’avancent, lentement, pas après pas.
Un poids remonte dans ma gorge. Je me met à sangloter, sans pouvoir m’arrêter. Ceux qui s’étaient avancés s’arrêtent, et me fixent en silence.
Père se retourne et pose les yeux sur moi. Son visage s’adoucit. Il s’agenouille, et, lentement, tends la main vers moi. il s’arrête à quelques centimètres de mon visage.
Je retiens mon souffle.
Il ne peut pas me toucher.
Une expression de pure terreur passe furtivement sur son visage. Il ramène sa main vers lui et l’observe, comme si elle ne lui appartenait pas.
Un instant, tout reste figé. La face de Père se déforme, se décompose. Il n’est plus que douleur pure. Il ouvre la bouche dans un hurlement silencieux. Tout n’est que silence.
Un silence mort…
Le silence…

***

Il se réveilla en sursaut. Son cœur battait la chamade. Il était en sueur.
Il se retourna. Elle le regardait, assise sur sa couche, tétanisée. Des larmes coulaient sur ses joues qui présentaient encore la rondeur de l’enfance.
Le silence lui brisait les tympans.
Il se força à respirer. L’air frais de l’automne lui remplit les poumons, réveillant d’une seule traite son corps et son esprit. Le soleil était déjà trop haut dans le ciel.
Il posa un doigt sur ses lèvres, se leva doucement et attrapa son sac, posé sur le sol à côté de sa couche, qui contenait des provisions de secours. Il n’avait pas le temps de prendre le reste des réserves.
Il tenta de faire un pas, mais il titubait. Il entendait son cœur battre dans sa tête et pulse dans tout son corps.
Le silence l’assourdissait.
Il avait immédiatement compris qu’Émilie ne pourrait pas marcher. Tout le corps de la Petite était agité de soubresauts. Pour ne pas crier, elle mordait sa lèvre tellement fort que des gouttes de sang perlaient sur son menton.
Mauvais.
Il mobilisa ses dernières forces, mit son sac sur son dos et prit Émilie dans ses bras. Il avança le plus vite et le plus silencieusement possible à travers la forêt.
Malgré la légèreté de l’enfant, il se sentit épuisé au bout de seulement quelques mètres. Il s’appuyait sur les troncs, avançait, tombait à genoux, se relevait et continuait, coûte que coûte, à chaque fois avec plus de difficultés.
Soudain, il les entendit. Les grattements. Dans le silence, ce fut comme une explosion.
Et des hurlements. Des milliers de hurlements résonnaient dans sa tête.
Il n’y avait nulle part où se cacher.
Le jeune homme vit alors un tronc d’arbre, abattu sur le sol. Il l’enjamba et se pelotonna dans la cavité que formait son tronc, tournant le dos à l’extérieur et serrant Émilie contre lui. Les cheveux d’ébène de la petite lui rentraient dans la bouche.
Les grattements s’intensifiaient.
Il ferma les yeux, serrant encore le paquet contre lui.
Le bruit devint insoutenable. Il résonnait dans son crâne, encore et encore, allant crescendo, emplissant l’air, faisant vibrer le sol, résonnant à travers ses os comme autant de coups de marteau. Il avait mal.
Si mal…
Il s’évanouît.

***

Les autres viennent de revenir. Ils parlent à Père. De là où je suis, je ne peut pas entendre ce qu’ils se disent, mais je tente de lire sur leurs lèvres. Ils restent à quelques pas de Père. Unanimement, ils semblent avoir pris cette mesure de sécurité depuis quelques semaines. Moi, ils m’approchent encore un peu. Je dois leur faire moins peur; un enfant n’est pas vraiment une menace après tout.
La petite fille au rire insupportable est à côté de moi. Elle joue avec une poupée qu’on lui a apportée. Elle l’abîme. Je déteste comme elle l’abîme.
Je soupire.
J’attends, je sais que Père va venir et tenter de me faire un compte rendu de ce qu’on lui a dit, sans y arriver. Il n’a pas prononcé un mot depuis longtemps, sauf pour cet homme qui vient d’arriver, un jeune survivant.
Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais je fais confiance à cet homme- là. Tout en lui inspire une sorte de douceur qui ne devrait ne plus exister dans ce monde. Dans ses yeux, ont peut lire un savoir infini de choses qui n’existent plus depuis des années, des siècles, mais qui sont à la fois belles et fascinantes.
Parfois, il vient nous voir, avec Père, et il me raconte comment était le monde, avant. Il me parle des demeures immenses de ceux qui dirigeaient des milliers de leurs semblables grâce à une pouvoir incommensurable, à tel point que certains en venaient à êtres confondus avec des entités surnaturelles, des dieux. Ils me parlent de ces temps où les hommes vivaient dans une telle tranquillité qu’ils devaient créer des choses et fabriquer des images pour se faire peur. Il me parlait des danses, des fleurs, des plats aux goûts indescriptibles, de l’art des peintures, de la poésie, de ces grands textes que tous apprenaient tant ils résonnaient dans l’âme des Hommes. Il contait ces temps glorieux et ces temps sombres, ces choses que l’on découvrait, ces choses que l’on inventait.
J’aimais entendre sa voix, elle était grave et douce, rassurante.
Je crois que Père aussi l’aime bien. Il le laisse m’approcher, même lorsqu’il n’est pas là pour surveiller.
Il s’appelle Alexander.
Il est assis à côté de moi. Lui aussi observe Père. Les informations que les autres lui donnent semblent importantes.
Père s’avance vers nous. A force de ne pas parler, il a dû apprendre à communiquer avec les gestes. C’est Alexander qui lui a appris. Il ne connaît que quelques mots pour l’instant, mais ainsi on peut comprendre les idées principales qu’il tente de formuler. Il commence à bouger les mains, avec hésitation et une attention toute particulière, comme un enfant maladroit.
Alexander traduit pour moi:
“-Ils ont trouvé un abri. Un endroit où nous pourrions nous installer sur le long terme.”
Il avait prononcé cela avec calme, un grand sourire sur le visage. Il pose une main sur ma tête et ébouriffe mes cheveux, puis se lève, prend Père dans ses bras. Père ne sait tout d’abord pas comment réagir, puis lui rend son étreinte. Tout deux se mettent à rire, et je me laisse entraîner.
Il y a une chance que les choses s’arrangent, enfin.
Une chance pour que nous puissions vivre.

Chapitre 2 :

Il ouvrit les yeux. Le calme ambiant lui fit l’effet d’eau froide sur la figure.
Il mit un moment avant de pendre conscience de son corps. Il observait la forêt. Elle était lumineuse, multicolore: par endroits, encore d’un vert intense malgré la saison, à d’autre pourpre. Des raies de lumière traversaient les frondaisons et illuminaient son visage. Une légère brise fit bruisser les feuilles et flotter ses cheveux. Il ferma les yeux. Il se sentait calme, en paix. Il entendait la petite respirer profondément dans son sommeil à côté de lui.
Mais cette douce brise devint plus froide, plus forte. Il se releva douloureusement.
Émilie le dévisageait. Elle ne dormait pas. Ce n’était pas le matin, il se souvenait à présent. Elle ne lui fit pas l’affront de commenter son malaise, mais ses yeux étaient plein de reproches. Il avait failli à son devoir.
Il attrapa la petite et la serra contre lui. Il était la dernière barrière entre Eux et elle. Elle était si fragile et légère sous sa poigne. Il restèrent un long moment ainsi. Ils reprenaient leur souffle, avant de repartir vivre et parcourir le monde. La petite, elle sentait le jasmin. Il ne l’avait jamais remarqué auparavant.
Puis ils repartirent en direction du campement, pour sauver ce qui pouvait encore l’être. C’était dangereux, mais ils avaient besoin de vivres s’ils voulaient espérer survivre à la Gelée.
Il était épuisé. Il titubait plus qu’il ne marchait à travers les fougères. Ses jambes étaient lourdes, mais son esprit alerte.
Ils approchèrent de l’emplacement de leur campement.
Le jeune homme failli tomber à genoux lorsqu’il le vit. Il s’appuya contre un arbre, le souffle court.
Tout était saccagé, éparpillé. Les réserves avaient disparu. Il le réalisa immédiatement. A cet instant précis, ils étaient condamné à mort.
Dans quelques jours, ou quelques semaines, ils allaient se terrer au cabanon, comme tout les hivers, mais ils n’auraient pas assez de nourriture. Quand la Gelée viendrait, ils ne pourraient plus sortir. Ils seraient emprisonnés dans le lieu le plus sécurisé de toute la zone, pour y mourir. C’était aussi simple que ça. Parce qu’il avait été trop faible pour tenir une seule petite garde de nuit, ils étaient tout deux condamnés. Dire qu’il avait accepté de l’emmener ici.
Il marcha lentement parmi les restes, récupérant ce qui pouvait l’être.
Émilie le suivait en silence. Elle observait tous ses mouvements. Il se tint droit, et lui sourit. Elle ne devait pas savoir. Le visage de la petite s’éclaira. Il lui dit que tout irait bien, ils avaient encore beaucoup de réserves au cabanon. Ils n’en avaient pas. Elle repartit courir d’objet en objet, les inspectant et jouant avec un peu tout ce qu’elle trouvait. Cela lui fendit le cœur. Il s’assit un instant, posa sa tête sur ses genoux, pris une grande inspiration tremblante.
Il avait toujours été préparé à cette éventualité, mais maintenant qu’elle lui faisait face, il sentait jusqu’aux fondements de son âme trembler. Il n’avait plus d’armes ni de munitions depuis longtemps. Il n’aurait même pas la chance de faire cela vite.
Il devait garder les apparences sauves.
Ils repartirent à travers la forêt, en direction du sud, de la Grande Rivière et des plaines qui l’entouraient.
La Grande Nuit arrivait, le gibier avait déjà fui. Le jeune homme se força à faire la conversation à la petite malgré le poids qui lui enserrait la gorge. Il lui conta pour la énième fois les histoires de ces courageux guerriers qui avaient donné leur vie pour leurs semblables, qui, dans un dernier élan avait combattu dans la bataille des ouches du métro de la ville de Fer, contre le mal qui détruisait leur espèce.
Intérieurement, il riait amèrement. Il n’y avait jamais eu de bataille. Ni plus de résistance. Personne n’avait vu arriver la fin. On l’avait sentie venir. Elle s’était introduite insidieusement dans les villes, dans les maisons, dans l’air, dans les hommes et enfin dans chaque particule du monde, sans un mot, sans un bruit. Elle s’était incrustée dans la moelle des être et n’en était plus jamais parti.
Contrairement à ce que l’on avait pu dire ou écrire avec cette vanité qui caractérisait la civilisation, avec cet amour du spectaculaire, la fin avait eu lieu sans cris, ni explosion. Il n’y avait pas eu de virus, ni d’anges ou de créatures ridicules. Personne ne s’était battu, personne n’avait protesté. Les hommes avaient disparu. Il s’étaient évanouis de la surface de la terre, sans laisser de trace. Les rares vestiges qui témoignaient de leur passage s’effaçaient peu à peu, années après années, lentement, inexorablement.
On les avaient effacés avait même que le jeune homme soit né.
Tout ce qu’il savait, il l’avait appris en écoutant les voix en boîte. Il n’avait pas eu le temps de tout écouter, il y en avait des centaines. Et il lui fallait démêler le vrai du faux. Il y avait des choses qu’il ne voulait pas entendre, il y avait des informations déformées par les esprits tortueux des hommes. Ces voix là, ils les avaient rangées à part dans un carton, il ne savait plus trop où ni quand.
La petite riait à présent. Elle faisait des cabrioles un peu partout, grimpant sur des racines. Des larmes montèrent aux yeux du jeune homme.
C’était sûrement ce qu’ils avaient ressenti, à la fin. Ils se savaient condamnés, alors ils avaient joué avec leurs enfants, en attendant la fin, en espérant qu’elle ne serait pas douloureuse. Ces gens là avaient regarder la mort en face pour la masquer à ceux qu’ils aimaient. Ils l’avaient regardée en face et l’avaient ignorée, avaient redressé l’échine, et l’avaient toisée avec insolence.
Alors il joua avec elle, riant, la lança en l’air, lui courut après. Il coururent, riant aux éclats à travers les arbres, pendant des minutes, des heures, se lançant de l’eau qu’ils trouvaient dans les petits ruisseaux alentours. Il oublia tout. Il n’avait plus peur, il ne voulait plus que la faire rire.
Le bois devint soudain plus lumineux. Il bondit, et plaqua Émilie sur le sol, dans les fourrés. Devant lui se trouvait une clairière, au milieu de laquelle il pouvait distinguer à travers les feuillages un campement constitué de tentes d’un rouge sombre encerclant un foyer éteint depuis déjà longtemps.
Il se releva lentement, attrapa la petite et la plaça derrière un tronc, et d’un geste, lui intima le silence. Il sortit prudemment de l’orée des bois, accroupi, discret comme une ombre. Il approcha des tentes. Lentement. Pas après pas. Lentement.
Il s’arrêta. Quelque chose clochait.
Les tentes.
Elle n’étaient pas rouges.
Elles étaient maculées de sang. Encroûtées au point que de loin on ne pouvait voir les lacérations.
Il se releva. Il n’y avait personne ici, et ce depuis longtemps. Hommes ou bêtes avaient fui cet endroit.
Il contourna les tentes, prenant soin de ne regarder que le sol devant lui. Il ne voulait pas les voir, non, pas un seul. Il arriva devant le garde- manger en bois qu’il avait remarqué et le fouilla, les mains tremblantes.
Il soupira de soulagement. De la nourriture. Pas suffisamment pour tout l’hiver, mais quelques boîtes de conserve.
Il tourna sur lui même, cherchant quelque chose pour mettre ses trouvailles, mais n’osant poser son regard nulle part.
Prenant son courage à deux mains, il finit par s’approcher de l’une des tentes. Il souleva du bout des doigts le pan de tissu ensanglanté.
Elle était quasiment vide, à part quelques affaires éparpillées et du verre brisé. Un sac à moitié ouvert reposait dans un coin. N’osant s’attarder, il l’attrapa et ressortit immédiatement.
Le sac était vide mais large, et il le remplit de tout ce qui pouvait y loger: nourriture, morceaux de tissus propres, morceaux de ferraille…
Courant à moitié, il rapportait le sac à Émilie, lorsqu’il vit une tente, à l’écart des autres, de couleur bien plus sombre.
Sans qu’il ne sache pourquoi, une curiosité insurmontable le saisit. Il voulait voir ce qu’il y avait à l’intérieur, il voulait savoir, il en avait le droit après tout, et puis il n’y avait rien eu dans l’autre, il ne risquait rien, lui, après tout, et il voulait savoir, il voulait voir de ses yeux ce qu’il y avait derrière ce pan de tissu là.
Il se dirigeait vers elle, d’abord lentement, puis trottinant de plus en plus vite, jusqu’à presque courir. Il s’arrêta à quelques pas d’elle, n’osant approcher. Il le sentait, il le savait maintenant. Il n’aurait jamais dû s’avancer.
Une rafale de vent fit voler la toile lourde de sang caillé.
Ce fut l’odeur qui l’atteignit en premier. En une fraction de seconde, elle lui prit le nez, monta jusque dans son crâne, s’incrusta dans chaque pore de sa peau.
Il cessa de respirer.
Il connaissait cette odeur.
Trop, il y en avait trop, du sang, de la chair, des morts. Tout ces yeux, tout ces regards vides qui le fixaient, d’un même mouvement. Il fit un pas en arrière. Il haïssait tout ces regards décomposés, qui criaient famine avec leurs prunelles vertes, toutes ses bouches qui s’ouvraient et se refermaient dans un claquement sec, la rage dans les traits amollis de leurs visages, leurs mains qui se tendaient dans sa direction, suppliantes, innombrables. Le pan s’était rabattu depuis longtemps, ais il les voyait tout de même , il les devinait, ils les sentait.
Son cœur s’emballa, ses oreilles sifflèrent. Sa vision devint trouble.
Il prit une grande inspiration et ferma les yeux.

***

Ses prunelles. Elles me fixent. Elles crient. C’est un cri muet mais qui résonne en moi, et qui continue, encore et encore, sans s’arrêter, sans même un instant de répit, et je ne comprends pas pourquoi il me fait ça, pourquoi, pourquoi maintenant, mais je ne sais pas quand c’est maintenant, j’ai pourtant fait le bon choix, mais elles, elles refusent d’arrêter de crier, alors je crie moi aussi pour couvrir le vacarme, mais je n’y arrive pas car il n’y a aucun espace que mon cri peut remplir, aucun mur sur lequel il peut résonner, aucun air qui peut le porter, mais je continue à crier en demandant pourquoi, pourquoi moi, pourquoi maintenant…

***

Sans même s’en rendre compte, il avait rejoint Émilie, qui le regardait, tranquillement. Il y avait un sac à ses pieds. Il hésita un instant, puis le mis sur son dos.
Il n’était pas bien sûr de savoir à qui appartenait ce sac.
Ils repartirent tout deux vers le sud, sans un mot. La petite recommença à jouer. Il se laissa gagner par l’enthousiasme de l’enfant et lui courut après, la chatouillant, riant à gorge déployée. Il avait l’impression d’avoir oublié quelque chose, mais peu lui importait. Au bout de plusieurs heures de marches entrecoupées de courtes poses, ils finirent par atteindre la lisière de la forêt, et, juste avant que le soleil ne décline, débouchèrent dans la Lande.

Chapitre 3

Le jeune homme avait toujours apprécié cette partie du voyage. Essoufflés, ils s’assirent et contemplèrent le spectacle. L’équinoxe allait avoir lieu sous leurs yeux.
En un instant, toute l’herbe de la grande plaine s’illumina d’or. Une brise légère l’agita et souleva leurs cheveux. Le jeune homme pris une grande inspiration. L’air était frais, apaisant.
Le ciel était d’un bleu intense. Mais l’horizon se colorait d’une tache rouge sanglante.
La brise se transforma en bourrasques de plus en plus violentes. Les branches de la forêt craquaient au loin derrière eux. Ils étaient arrivés juste à temps.
Le sol semblait onduler. Un gémissement grave, profond, émanait de la forêt. Tout les arbres grinçaient dans leur lutte pour rester debout. Le jeune homme était repoussé en arrière et il devait tenir la petite pour qu’elle ne soit pas entraînée.
Ils se couchèrent à plat ventre pour donner moins de prise au vent. Le grondement résonnait tout autour d’eux, faisant vibrer le sol, claquer leurs dents, trembler leur souffle. Les enfants hurlaient de rire, leurs voix se perdant dans le vacarme, entraînée comme tout ce qui les entouraient.
Ils restèrent ainsi pendant ce qu’il leur parut n’être que quelques minutes, mais qui avait réellement duré des heures. Un dôme obscur c’était formé au dessus de leurs têtes. Les ombres commencèrent à s’étendre, s’allongeant jusqu’à couvrir chaque chose. Plus rien n’était visible. Ils flottaient dans le néant, ils ne sentaient plus le sol au dessous d’eux. Rien, il n’y avait plus rien, plus de vent, plus de lumière, plus d’eux. Ils étaient écrasés par la présence du vide, tout puissant. Ils étaient dans le ventre du monstre.
L’excitation intense avait fait place à une terreur inconcevable dans le cœur du jeune homme. Cela n’avait jamais duré aussi longtemps.
Et puis, sans qu’il ne s’en rende compte, sans qu’il y ait réellement de transition ou de changement, la lumière réapparut. Elle n’avait pas de source, ou plutôt elle semblait émaner de l’air lui même. Tout vibrait, bourdonnait., Elle se rependit comme le feu sur l’essence, et en une seconde, tout le paysage réapparut. Identique.
Identique mais différent.
Le monde ressortit du néant à la fois plus beau et plus terrible. Il avait revêtu son manteau d’or sale,  maladif et grandiose.
Le jeune homme avait la sensation de l’avoir déjà vue, cette couleur. C’était pourtant la première fois qu’il sortait aussi loin du cabanon.
Effaçant cette impression étrange de son esprit, il se releva avec avec prudence, et tourna sur lui même. Il chercha la petite des yeux. Elle n’était plus au sol, à côté de lui. La panique le pris en un instant. Il se tourna et se retourna, jusqu’à ce que tout soit flou autour de lui, mais il ne la voyait nulle part malgré l’absence d’obstacles dans l’immensité de la plaine.
Des craquements dans son dos le firent sursauter.
Elle était là, penchée sur le sac de provisions, les mains pleines de graines. Elle les enfournaient dans sa bouche sans jamais s’arrêter, sans même avaler. Elle n’était plus qu’une bouche mastiquante, monstrueuse.
Crac Crac Crac.
Il resta un instant bouche-bée, l’observant broyer tout ce qu’elle pouvait attraper, la nourriture dégoulinait le long de son menton. Pris de nausée, il tendit la main pour la saisir, mais il ne fit que brasser l’air.
Elle n’était pas là. Le sac était intact.
“- Qu’est-ce que tu fais?”
La petite voix enfantine dans son dos le fit sursauter. Il se retourna. Elle était là, calme, douce, comme il l’avait toujours connue, posant sur lui un regard interrogatif.
Il se précipita vers elle et la pris dans ses bras. Un cauchemar, ce n’était qu’un cauchemar. La noirceur l’avait déstabilisé, voilà tout.
Ils installèrent la campement sur place. Le plus grand danger qu’ils pouvaient courir après l’équinoxe était l’épuisement. Même les Sans-Âmes se terraient durant cette période.
Car, a  présent, il n’y avait plus de nuit.

***

J’ai faim. J’ai beaucoup trop faim. Les autres aussi: ils sont maigres, leurs joues creusées, décharnées. Et puis il me fixent, mais ils ne supportent pas mon regard, ça non. Ils savent que les pensées qu’ils ont sont contre nature, ils savent que c’est criminel.
Le plafond du grand bâtiment de pierre m’étouffe. J’ai peur. Il fait sombre ici. Dans une autre pièce,  une femme ne cesse de hurler. Je ne sais pas ce qu’elle a. Les autres refusent de me parler.
Mais ils parlent avec Père. Je les entends. J’ignore ce qu’ils disent, mais cela semble le révolter. Alors, j’attends, un peu à l’écart, assis sur une caisse de bois dans un coin sombre de la pièce principale. Si il y a une chose que je sais, c’est ce dont ils parlent. Je connais leurs intentions depuis longtemps déjà, mais je n’ai pas d’autre choix que d’attendre là, assis sur cette caisse. Je n’ai nul part où aller, alors je n’ai pas mon mot à dire.
Alexander sort de la pièce entièrement vitrée où se déroulent les discussions, et s’approche de moi.
Il me surprend encore un fois. Il n’y avait pas la même chose dans ses yeux que dans ceux des autres. Ils sont doux. Sa peau sombre est marquée des stigmates de ce qu’il y avait dehors, mais ses yeux sont doux. Comme si ce qui nous entourait ne l’affectait pas. Pourtant, je l’ai vu se mettre en colère la dernière fois qu’ils ont parlé avec les autres. Je n’ai jamais rien vu de si terrifiant. Mais Père a dit que les hommes les plus calmes sont les plus dangereux lorsqu’on dépasse leurs limites.
Derrière lui, Père parle de moins en moins fort, tandis que les autres font de grands gestes, crient, le prennent à parti.
Alexander se met devant moi. Il ne veut pas que je les vois, alors il s’accroupit , me prends les mains, maintient son regard. Elles sont chaudes, ses mains, rassurantes.
Il me sourit, et je ne sais pas pourquoi, je souris aussi. Peut être que c’est pour cela  que ses yeux ne sont pas mauvais. Peut être que lorsqu’il était seul, il souriait devant un miroir et se sentait heureux comme moi maintenant.
Il se retourne et croise le regard de Père qui est debout, le visage marqué, derrière la baie vitrée. Père acquiesce, et Alexander lui répond de la même manière.
Je n’ai plus du tout envie de sourire.
L’homme me prends dans ses bras et me soulève, doucement, il me cale sur son épaule. Je ne sais où il m’emmène.
Nous sortons ainsi en silence de la pièce principale et nous passons par les petits couloirs mal éclairés. Nous croisons certains autres qui nous regardent étrangement, avec un mélange de colère et de soulagement, mais aucun n’ose approcher. On peut entendre jusqu’ici les disputes dans la Grande Salle.
Alexander presse le pas, prends des couloirs de plus en plus sombres. Derrière les vitres, je vois les gens se retourner et nous suivre du regard. Je m’accroche plus fort au coup de mon ami. Ce qu’il fait est interdit. Il est en train de me sauver la vie.
Soudain, il s’arrête net. A l’autre bout du couloir, il y a un autre homme, massif. Il nous bloque le passage. Il a la main sur le manche de son couteau et semble prêt à dégainer. Alexander me pose à terre et me pousse derrière lui. Il met ses mains en l’air, et tente de raisonner l’autre avec se vois douce. A quoi bon survivre si il n’y a pas de prochaine génération? Avons nous vraiment si peu de nourriture que l’on doit en arriver à cette extrémité? Est-ce que cela est juste, est-ce qu’il arrivera à vivre avec ça, et si c’était son fils que l’on sacrifiait ainsi?
Mais la main de l’homme se crispe sur son arme. Il n’écoute pas. Il murmure des choses incompréhensibles.
Ils sont maintenant à moins de deux mètres l’un de l’autre.
Un hurlement s’élève depuis la pièce principale, suivi de plusieurs coups. Alexander et l’autre s’arrêtent un instant, et se toisent. Ils savent tout les deux qu’il n’y a plus de retour possible.
Sans crier garde et d’un même mouvement, ils se jettent l’un sur l’autre. Alexander arrive à arrêter le couteau en saisissant le poignet de l’autre, mais ce dernier, de sa main libre, le frappe si fort qu’ils tombent tout deux à terre. Les hurlement dans la grande salle se sont arrêtés, et un silence pesant est tombé sur tout le bâtiment.
L’homme massif lève son couteau. Il l’abat, une fois, deux fois, trois fois. J’entends un gargouillis.
Je ne peux plus bouger. Il y a du sang partout, sur le sol, sur l’arme qui brille à la lueur des néons, sur le visage de l‘homme qui ne me quitte plus des yeux. Tout est recouvert de cramoisi.
Il se relève, lentement.
Mes oreilles sifflent et des larmes brouillent a vue. Je ferme les yeux. J’entends ses pas se rapprocher de moi , lentement. J’attends.
J’entends un bruit mat, mais je ne sent rien. J’ouvre les yeux.        L’homme est devant moi, agenouillé. Son visage est figé dans une expression d’incompréhension terrible. Il tombe sur le côté. Père est derrière lui, la machette à la main, couvert de sang de la tête aux pieds.
Il hurle quelque chose, mais je n’entends que des sons inarticulés. Il m’attrape par l’épaule et me force à me remettre debout. Il veut que je marche. Devant moi, je vois une lumière orangée.
Père regarde le corps d’Alexander, fixement. Je crois qu’il pleure. Il  s’agenouille à son côté et lui embrasse le front.
Une lueur d’espoir apparaît en moi, alors je fais un pas en avant, puis un autre. Mon salut est au bout de ce couloir.
Quelque chose bute contre mon pieds. Je me sent partir en avant. Une douleur atroce me traverse lorsque ma tête heurte le sol.

***

Cela faisait à présent plusieurs jours qu’ils marchaient. Le ciel c‘était refermé sur eux, et n’avait pas bougé depuis. Ils étaient emprisonnés dans une cage dorée, laide et sublime, immuable pour ceux qui ne l’avaient pas vu naître. Il commençait à avoir du mal à respirer, mais il savait que la suite serait bien pire. De mauvais souvenirs remontaient à la surface de son esprit, des choses qu’il avait tellement voulu oublier que s’en souvenir lui donnait l’impression de les revivre. Il était épuisé et sur les nerfs. La lumière incessant l’empêchait de reprendre des forces, même lorsqu’il dormait. Ses yeux, trop exposés aux ton mordorés qui l’entouraient, ne semblaient plus rien vouloir voir d’autre.
Il marchait, tenant Émilie par la main, et restait plongé dans ses pensées. Il rêvait éveillé, se dirigeant machinalement toujours tout droit, en direction de la Rivière aux Esprits.

***

Quelque chose m’empêche de ramper en avant. Je tourne la tête.
Il n’a presque plus de visage, défiguré par les coups de couteau. Il m’a agrippé la cheville. Il me fixe, ses yeux autrefois si doux rendus fous par la douleur. Il veut vivre, il a peur, il ne me lâche pas la jambe.
Mais moi aussi, j’ai peur, moi aussi, je veux vivre. Je regarde un instant la lueur orangée au fond du couloir. Elle m’appelle, elle tremble.
Père est repartit. J’entends des hurlements qui viennent d’un peu partout. Il ne les laissera pas vivre avec ça. Car l’homme qui m’agrippe la cheville est censé être mort. Il ne tient que par une volonté extraordinaire, une volonté que lui donne maintenant cette innocence qu’il avait avant. Il sait qu’il mérite de vivre.
J’ai envie de courir vers la sortie, j’étouffe, j’ai besoin d’air. Je veux vivre, mais il ne me lâche pas la jambe. Il va mourir, je le sais, mais il ne veut pas me lâcher, dans un effort désespéré. Chaque seconde m’est précieuse. Chaque seconde me retire des chances de sortir, mais je n’arrive pas à prendre la décision. Je tremble de tout mon corps la nausée me prends.
Je ne veux pas revoir ce qu’il reste d’Alexander, je n’en ait pas besoin. Je lance ma jambe, avec le plus de force dont je suis capable.
J’entends un craquement. Mon souffle s’accélère tandis que je sent l’étreinte de sa main se desserrer. Je mords mon bras jusqu’au sang pour étouffer mon chagrin.
Je ne me souviens plus de son nom. Il me l’a dit. Mais je ne m’en souviens plus. Je ne me souviens que du craquement immonde.
Alors je me relève et je me met à courir, de plus en plus vite, mais je n’ai pas l’impression de bouger, c’est la lumière qui avance vers moi à toute vitesse, et les murs rétrécissent pour l’écraser, et les cris sont de plus en plus fort, pardon, je suis désolé pardon pardon pardon, et je cours toujours plus vite…

***

Il se leva avec difficulté. Il avait la nausée.
Le manque de nourriture, sans doute.
Autour de lui, rien n’avait changé depuis qu’il s’était endormi, quel que soit le moment où il s’était endormi. Il attrapa une boîte de conserve, l’ouvrit, et réveilla la petite.
Il se posta à près d’un mètre d’elle, tremblant. Puis il se mit à rire. C’était ridicule de panique comme cela pour un cauchemar. Il empaqueta à nouveau ses affaires et ébouriffa les cheveux de la petite en passant. Tout irait bien, à présent. Il en était certain.
Ils se remirent en route à travers la Lande.
La marche épuisait bien plus le jeune homme qu’elle ne l’aurait dû. Il étouffait dans ce bain de miel, et perdait de ses forces. Il tenait la petite par la main, pour l’obliger à garder le rythme. Ils avancèrent ainsi des heures durant.
Puis il petite s‘arrêta net, s’assit à même le sol et refusa de faire un pas de plus. Sans plus de précautions, sans même installer un camp, il s’allongea à côté d’elle. Leurs ventre criaient famine. Le jeune homme se souvenait, on lui avait dit qu’avant, les hommes n’avaient pas besoin de se nourrir autant, même s’ils le faisait par plaisir. Mais, peu à peu, leurs estomacs s’étaient vidés. Ils étaient devenus insatiables, et au même moment, la nourriture avait commencé à se raréfier. Et ensuite tout c’était accéléré.
Peu pouvait se vanter comme lui d’avoir survécut. Beaucoup était morts, mais lui, oui, lui il était plus fort, et il avait gagné le droit de vivre un peu plus.
La petite blottit contre lui. Il soupira. Il était épuisé, comme si des décennies entières pesaient sur ses épaules, à lui qui n’avait pas quatorze hivers.
Il sentait quelque chose lui toucher la jambe.
Il s’endormit.

***

Père me regarde, debout devant moi. Je tends l’oreille, pour entendre le chant des oiseaux. Je les imagine, pépiant, sautillant de branches et branches, déployant leurs ailes colorées de milliers de teintes, argentées, azurées, rosées… J’écoute le chant des oiseaux pour ne pas entendre le silence des hommes.
Tout, autour de moi, dégage une impression indescriptible, comme si le monde avait décidé de montrer tout ce qu’il y a de sublime dans les pires monstruosités. Le ciel forme une chape cendreuse, presque noire, au dessus de ma tête et pourtant une lumière mordorée inonde chaque objet, chaque plante, chaque chose autour de moi.
Nous sommes dans un grand champ de blé. Les épis m’arrivent presque aux épaules. Au sol, des éclats de verre reflètent la lumière ambiante en une myriade de couleurs qui allaient de l’or sale au pourpre. J’ai l’impression de nager dans cette mer de lumière sale, seul.
Il n’y a pas un souffle de vent. l’air lui même semble inexistant.
Le monde retient son souffle.
Un sentiment de malaise étrange me prends soudain. Tout ce qui m’entoure hurle en silence. Je ne devrais pas être là, je ne suis pas à ma place, je ne devrais pas même exister. Je n’ai pas le droit de voir ce qu’est devenu ce monde. Rien ici n’est pour moi. Tout est en colère.
Père tient un paquet dans ses bras, sale, enroulé, dégoulinant par endroits de sang rouge vermillon. Ses yeux sont rouges, mais secs.   Son visage n’a aucune expression.
Un instant, il me semble qu’il n’en a plus, des yeux, qu’il sont clos par une membrane blanchâtre, que sa bouche est lisse, que ses oreilles n’existent plus. Il ne voit pas le monde, il n’entend pas les cris. Il ne me parle plus.
Je sent qu’il veut me parler, pourtant, avec sa bouche entrouverte, son air perdu. Je n’en ait pas envie. Mais il reste là, immobile, et me fixe avec insistance.
Il n’y a rien à dire. Les autres sont partis. Comme maman. Ils ont perdu la raison. Ils ont dit des choses insensées, que je n’arrive pas à me rappeler.
A quelques mètres.
A quelques mètre, de l’autre côté du champ.
Le bâtiment se dresse, gris, sombre, menaçant. Le béton m’écrase de toute sa masse, malgré la distance. Il se fond dans le ciel livide. Il y a quelque chose de malsain ici. Des fantômes. Un odeur acre s’en échappe, et arrive jusqu’à nous. Parfois, j’entends un grincement venant du plus profond de la terre, sous mes pieds.
Non, des grattements.
Je sais que je sais ce qu’il s’est passé. Mais je n’arrive pas à me souvenir.
Père s’était visiblement essuyé la figure, mais, alors qu’il détourne la tête, je vois des tâches sombres sur son cou et son col. Les visage de la petite fille et son rire insupportable me reviennent en mémoire. Je me dis qu’au fond, tout est pour le mieux.
J’ai envie de rire, alors je le fais. Ce rire là n’a ni but ni raison. Il est vrai. Le monde entier rit avec moi du sort de ces créatures trop faibles pour même mériter de rire, mériter de vivre, pour mon espèce qu’il à condamnée à mort, inutilement, brusquement, sans même y faire attention, comme lorsqu’il lui a offert la vie.
Puis je m’arrête sans plus de raison que lorsque j’avais commencé. Père à détourné les yeux. Quoi, il ne supporte pas de voir un enfant rire? Il n’y a pourtant rien de plus naturel, dans cette situation.
Je passe ma main dans mes cheveux.
Père me tends le paquet, toujours sans me regarder. Il semble bouger seul. Un vagissement s’élève, puis une petite main rose.
Le choc me clou sur place pendant un instant.
Rien n’aurait pu arriver de pire. Et rien n’aurait pu arriver de mieux.
Je tends les bras. j’ai envie de le prendre, de le toucher.
Après un instant d’hésitation, Père me tends l’enfant, le suivant des yeux comme s’il avait peur que je le brise. Lorsque je le prends, il pousse un petit gémissement. Je le prends dans mes bras avec le plus de précautions dont je suis capable, et jette un regard noir à Père.
Puis je tache d’observer le petit. Il est laid, tout fripé, et d’une couleur étrange. Il est minuscule. Ses yeux sont fermés, mais il est éveillé. Cela m’inquiète. Un enfant est un poids que personne ne peut supporter dans ces conditions, mais un enfant aveugle…
L’enfant ouvre les yeux.
Un bruit me fait sursauter.
Je prends soudain conscience que sans la silence ambiant, je ne les auraient jamais entendus.
Des grattements
J’ai peur.
Je ne me suis pas rendu compte que je me suis mis à courir. Mes jambes se déplacent par leur propre volonté. Seule mes cheveux plaqués en arrière par la vitesse et mes vêtements qui claques me l’indiquent. Et pourtant je cours, à une vitesse folle, serrant le bébé si léger, cette petite étincelle de vie dans mes bras. Je ne suis plus, je disparais, je ne suis plus, plus qu’une idée.
Protéger l’enfant.
Alors je cours, et mes pieds ne touchent plus le sol, et je cours, et je cours, libéré du poids de ma peur, de mes muscles, de ma chair, de mes rêves, de mes cauchemars, de mes doutes, de tout ce qui fait de moi Moi, de son nom, de ses souvenirs, c’est un nuage de fumée enroulé autour de cette petite chose si précieuse…

***

Il fut ramené à la réalité. Émilie lui secouait le bras et pointait quelque chose à l’horizon. Elle était là, ligne ondulante dans l’or, scintillant et fraîche.
Il se mit à rire, pris la petite sur son dos et se mit à courir. Elle étendait les bras et criait “Je vole, je vole!”. Elle criait de joie, riait aux éclats tandis qu’il prenait de la vitesse. La joie et le soulagement leur donnait des forces inespérées, venues des tréfonds de tout ce qu’il leur restait dans ce monde. La force d’être joyeux, même, un instant, même sans réelle raison, juste parce qu’ils n’avaient pas assez de savoir pour devenir fous, pas la volonté de mourir. Alors ils jouèrent.
Elle était là, elle les attendait, eux qui ne l’avaient jamais vue, eux qui n’avaient fait que lire son nom sur une carte vieille et déchirée, et qui pourtant l’espéraient tant.
La Rivière aux esprits.

Chapitre 4

Il leur fallu deux jours pour atteindre le point d’eau, et ce laps de temps fut suffisant pour que les températures chutent. Le jeune homme tremblait de tout son corps, malgré les différentes couches de vêtement qu’il portait à présent. Chaque pas lui donnait l’impression de toucher du métal gelé a main nue. L’air lui donnait l’impression d’être opaque, consistant. Il nageait dans de l’or glacé.
Il ne pensais plus à se destination. Tout ce qu’il voulait, c’était mettre un pas devant l’autre, même avec difficulté, même au prix d’un effort considérable.
Son crâne lui faisait atrocement mal. Il devait lutter pour garder sa tête droite sur ses épaules. Dans ce froid, il avait oublié de dormir, de manger, de penser. La Rivière lui semblait s’éloigner, mais tout était si lointain de lui, à présent. Il avançait au hasard dans le brouillard de son esprit.
Seul le son de l’eau qui coulait à torrent à travers la glace, ce sont à la fois mélodieux et métallique, le guidait.
Et il avançait. Il portait la petite dans ses bras. Elle ne pouvait plus marcher, tant elle était épuisée. La présence de l’enfant le rassurait.  Et puis, il n’en eut plus la force, et il la déposa à terre, la traînant derrière lui plus que marchant à ses côtés.
Quelque chose de froid toucha ses pieds. Humide. Il baissa les yeux.
De l’eau.
Ils y étaient arrivés.
Le jeune homme s’assit sur la berge, épuisé.
Il ne se rendit compte que la lumière avait baissé que lorsqu’il ne put presque plus rien distinguer.
La Rivière seule reflétait une source de lumière dont il ne connaissait pas la provenance. Des lignes argentées se formaient à sa surface et s’entrelaçaient, emportées au fil du courant. Elles semblaient former des silhouettes qui s’éloignaient, se disloquaient et se reconstituaient. Il n’avait jamais rien vu d’aussi beau. Cela ressemblait aux lignes que la petite avait tracées dans sa chambre, au cabanon, mais des lignes qui auraient pris vie, qui auraient emprunter une âme.
Un visage se forma juste à côté de ses pieds. Les étoiles se reflétaient dans l’eau, lui formant des yeux, monstrueux et magnifiques. Mais le firmament ne pouvait se refléter, car il était occulté par les voûtes nuageuses… Le jeune homme ne se posait plus de questions de puis longtemps sur la logique distordue des choses de ce monde. Il était seulement absorbé par la beauté de ce qu’il voyait.
Il sorti doucement ses pieds de l’eau, de peur de le troubler. Il se penche pour l’observer de plus près. Il était émerveillé.
Le visage lui souriait. Il n’en avait jamais vu d’aussi beau, d’aussi lumineux. Sa bouche s’ouvrait et se refermait, proférant une inaudible litanie.
Le jeune homme voulait l’entendre, il demanda au visage de répéter. Il pouvait distinguer sa voix. Un son ténu, indistinct. Il disait quelque chose, il le criait dans un effort désespéré pour que le jeune homme comprenne.
Il voulait entendre. Il le voulait mais il ne percevait que le son aqueux du courant. Il était en colère. Il avait besoin de savoir ce que ce si beau visage savait. Il se pencha vers la surface de l’eau. Ce que le visage disait était vital. Ce devait être beau aussi. Chantant , peut-être. Il pouvait en distinguer la mélodie.
“Mais parle!”
Sa propre voix le fit sursauter. Il recula, horrifié. Le visage avait disparut, emporté. Le jeune homme repris son souffle avec difficulté. Un mouvement dans le coin de sa vision attira son attention.
Émilie étai penchée a dessus de l’eau, le visage à quelques centimètres de la surface aqueuse, les mains enfoncées dans la glaise molle de la berge, ses doigts griffant compulsivement le sol.
Le jeune homme leva ses mains devant son visage. Elles étaient maculées de boue et bleuies par le froid. La température n’avait pas augmenté. Il avait juste oublié d’avoir froid.
Il se releva et se mit à courir vers la petite. Il la tira en arrière. Elle se débâtait dans ses bras, donnait des coups, gémissait. Ils finirent par tomber en arrière, se contorsionnant à même le sol. Il lui fallu plusieurs minutes pour retrouver son calme.
Le jeune homme et la petite restèrent dans cette position pendant un temps. Chaque souffle formait un nuage de brume au dessus d’eux. Ils frissonnèrent. Le jeune homme aurait voulu rester là éternellement. Il avait froid, mais il se sentait en vie. Il ferme les yeux et versa sa tête en arrière.
Tout ce chemin pour ça. Pour se laisser entraîner par des tourbillons. Ils avaient survécus aux pire horreurs que le monde avait créé, pour finir par se faire avaler par de simples illusions. Il rit.   Quelle ironie. Tout son corps se secouait, et il lui semblait qu’il riait  comme il n’avait jamais rit.  Il en avait les larmes aux yeux, et son ventre lui faisait mal à force de contractions. Il se sentait léger. Son rire résonnait dans la plaine. La Rivière continuait de couler tranquillement.
Une violente douleur lui traversa le crâne. Il se redressa. Des tâches de sang maculaient ses vêtements et le sol entre ses jambes.   Il sentait son goût métallique dans sa bouche. Il essuya son visage d’un revers de manche, puis se leva et pris son sac  qui était resté près de la berge, prenant soin de ne pas regarder les eaux. Il s’arrêta au milieu de son mouvement.
Son cœur battait à tout rompre. Il tourna sur lui même, fouillant du regard chaque chose qui l’entourait.
Elle n’était plus là.
Elle n’était plus là, elle était parti, il était seul, seul, il entendait le silence qu’elle avait laissé derrière elle, il sentait le vide là où elle aurait dû être.
Un étrange sentiment de trop réel l’envahit.
Il se mit à courir droit devant lui, appelant Émilie avec toute la puissance vocale dont il était capable.
Bientôt, ses pas l’entraînèrent loin de la berge, vers l’intérieur des terres. Il ne savait pas depuis combien de temps sa voix s’était brisée, il ne sait pas depuis combien de temps il avait arrêté de courir. La nuit ne tombait pas, le jour ne se levait pas, et il continuait de marcher. La masse nuageuse se déplaçait en elle même, s’amoncelait, pesante au dessus de sa tête. Ses cheveux collaient à son crâne sous l’effet de la sueur et gelaient presque immédiatement.
Il ne marchait plus.
Il était allongé, face contre terre, le souffle rauque.

***

J’ai peur. Je suis assis dans l’obscurité. Je serre la paquet contre moi, pour qu’elle ne fasse pas de bruit. Devant moi, Père est accroupis contre le mur. Il épie chaque mouvement, pas pas comme il le devrait…
Il les attends.
Il respire lentement, trop lentement, se fondant dans l’ombre du mur. Tout autour de nous, l’entrepôt est silencieux, à tel point que l’on peu entendre les poutres de métal grincer sous l’effet du vent.
Ils arrivent.
Je sais que nous sommes bien cachés, qu’ils ne peuvent pas nous voir, mais j’ai envie de courir, de grimper, de hurler ma peur.
Je sent la panique monter. Je me recroqueville dans un coin.
Je vois les mains de Père trembler. Il est épuisé. Il n’a pas mangé depuis des jours. Le regard qu’il porte sur moi est de plus en plus lourd. La faim l’a rendu fous, comme beaucoup d’homme avant et après lui, mais il y a autre chose. La faim seule n’est pas responsable de son état.
Ma poitrine me fait mal, compressée par la peur. Il sait des choses qui sont dangereuses pour moi. Il les a devinées.
Je respire trop fort.
Il se retourne vers moi.
Ses pupilles sont dilatées à l’extrême, dévorant l’iris autrefois verte de ses yeux. Il me fixe, mais ne semble pas me voir, comme s’il observait quelque chose à travers mon crâne. Il le semble sentir l’odeur métallique du sang dans ses yeux. Et la douleur il y en a tellement en lui de la douleur qu’elle déborde de ses yeux comme un sorte de mélasse noire, inonde tout autour de lui, suffocante, tachant le sol, les murs.
Je me dis qu’il n’est plus humain, non, aucun humain ne ressemble à ça.
Je suis en colère. Je ne voulais pas ça, je ne voulais pas qu’il soit faible. Au fond,je sent que c’est de ma faute, mais je n’arrive pas à trouver en quoi. Je sent le feu de la haine monter en moi, courir dans mes veines, électrifier mes muscles, éclaircir mes idées. Je me dis que ma survie est entre les mains de cet homme, à la fois si proche et étranger de ma nature même, comme ces miroirs brisés dans lesquels on se devine sans se reconnaître. Un miroir barbouillé de crasse, de sang, de froid, de faim, de désespoir. Je n’ai jamais rien eut, mais lui, lui il a tout perdu.
J’en suis certain à présent. Je la vois, cette étincelle au fond de ses yeux. Il me tuera. Il en a envie, seule ce qui reste de sa conscience l’en empêche. Il détruira tout pour se sauvegarder lui même, pour se venger. Puis il tuera a petite. Car je la connais cette étincelle dans ses yeux: c’est la vie. Tout ce qu’il veux, c’est vivre.
Je baisse les yeux. Au sol, la petite dort contre le mur, enroulée dans ses langes. Père a détourné la tête, pour observer l’entrée.
Ma respiration est calme à présent. Je l’ai déjà fait. Je suis serein, je ne fais que ce qui est juste après tout, car je suis raisonnable, et ce que je m’apprête à faire est tout aussi juste, oui, parce que je veux vivre, parce que j’ai un destin, j’en suis sûr, Il me le répétait sans cesse, même si j’ai oublié son nom. N’est-ce pas la volonté de tous?      Oui, si les autres étaient encore là, ils approuveraient, ils me féliciteraient, car ce que je fais est bien.
Je me sent presque heureux de cette résolution lorsque je sort mon couteau de ma botte. Délicatement, je retire l’étui. J’observe la lame. Elle est belle et émet une lueur bleutée dans le clair-obscur de l’entrepôt. J’avance vers Père. Je penses qu’il ne se doute de rien, et c’est pour le mieux. Je suis né dans ce monde, pour ce monde. Je lui appartient. Lui, il appartient à une époque révolue. Il souffre. C’est pour le mieux. Tout ira mieux maintenant. Je protégerais la petite, et tout ira bien.
D’un geste rapide, je lui plante mon couteau sous les côtes.
Je fais en sorte que le coup soit mortel. J’enfonce la lame jusqu’à la garde, me collant contre le dos de Père, dans une dernière étreinte.
Dans une soudaine convulsion de dégoût, je m’écarte de lui. Je ris et je pleure tout à la fois. Je n’ai pas le courage de reprendre l’arme, je ne veux pas l’approcher.
Je prends la petite dans mes bras et le serre contre moi. Mes mains pleines de sang salissent ses langes.
Père est à genoux. Il crache du sang qui dégouline sur son menton, sa barbe, ses vêtements. Dans un effort monstrueux, il se retourne. Il me regarde. Je vois l’incompréhension dans ses yeux. Il tend la main vers moi.
Je recule, mais il réussit à m’attraper le bras. Je ne me débat pas. Son contact a empoisonné ma chair, pourris quelque chose en moi.      Celui-ci ou un autre. Peu importe.
Au bout de quelques secondes, son bras retombe. Nous restons l’un face à l’autre. Il regarde le sol à présent. Je recule, lentement, pas après pas, et je sort du bâtiment. Un hurlement m’arrête. Il contient tout ce que Père a toujours voulu hurler, sans en avoir la voix: la haine des hommes, l’incompréhension face au monde. Le regret aussi, celui de ne pas être mort aux côtés de celui qui lui importait le plus. Il est joyeux, ce cris, au fond. Après toutes ces années, il était enfin libéré. Lui qui était muet, c’est maintenant toute sa vie, tout son souffle, tout son être qui fait vibrer ses cordes vocales. Et le monde hurle de joie avec lui. Enfin, c’est fini! Après ces âges, ses siècles, après tant d’attente, la paix, enfin, la paix!  Le long mécanisme à enfin  fini sa tâche ici, et il peut partir. Tout est à sa place.
Et Père à retrouvé Alexander.
Je me remet en marche. Je ne cours pas. Je n’ai plus de raison de fuir. Je ris. La petite gigote dan mes bras. Une petite main sort des langes. La petite pleure, et soudain, je pleure aussi. Je tombe à genoux, au beau milieux de la route bétonnée, recroquevillé autour du bébé.
J’avais tord. Ce n’est pas fini, elle est encore en vie elle. Elle ne l’a pas voulu.
Ce n’est pas fini.
Pas encore.

Chapitre 5

A peine ouvert les yeux, il vomit sur le sol gelé. Il ne savait pas combien de temps il s’était évanoui.
Sale.
Il se précipita sur son sac. Ses mains tremblaient. Il lui fallu s’y reprendre à deux fois pour l’ouvrir. Il sortit la bouteille d’eau et versa le contenu sur ses mains, qui bleuirent aussitôt. Il poussa un gémissement de douleur et les essuya immédiatement, souffla dessus pour les réchauffer.
Il resta là un long moment. Il avait l’impression de déjà avoir vécu cette situation. Il haïssait ces rêves qu’il faisait de plus en plus souvent. Il ignorait combien de temps il avait ces cauchemars, mais il aurait souhait que tout cela resta dans le néant. Quelque chose de bien plus terrible était en train de le rattraper. Il le savait, mais il ne savait pas ce que c’était. Un moment, il se demanda ce qu’un enfant comme lui avait pu avoir fait au monde pour mériter ça, puis il sourit. La question était idiote, et la réponse trop simple.
Il leva les yeux et regarda tout autour de lui. Il n’y avait rien dans la pleine, rien sauf un arbre mort dont les branches veineuses aspiraient goulûment l’énergie céleste. Elles pulsaient, agrippées au ciel comme des ventouses noires, majestueuses dans leur dépouillement.
Il savait où était la petite. Il le savait à chaque instant. Il se remit à courir. Il aurait aimé dire qu’il n’avait jamais couru aussi vite, mais il l’ignorait. Il se rendait compte en courant qu’il y avait beaucoup de choses qu’il ne savait plus. Mais la petite, oui la petite il savait où elle était, il en était sûr.
Il entendit un grondement, un éclat de tonnerre soudain et puissant. Le dôme s’était fendu, et le monde s’écroulait sur lui-même.
Mais il ne s’en occupait pas. Il l’avait vu, à quelques dizaines de mètres de lui. L’entrée de ce bunker, qu’il avaient surnommée avec ironie “cabanon”. Il voulait donner l’impression à la petite qu’elle pouvait vivre dans un arbre, dans une cabane de bois en toute sécurité. C’était une forme de jeu cruel mais nécessaire pour elle.
Le ciel vomissait des trombes d’eau. En quelques secondes, le jeune homme évoluait dans un clair-obscur crépusculaire, trempé. L’eau gelait sur ses vêtements. Les vêtements collaient sur sa peau.
Il continua à avancer, tant bien que mal. Il était condamné s’il restait là.

***
Ça fait longtemps que je marche. Trop longtemps peut-être. les autres disaient que si on restait dehors trop longtemps, on finissait par se perdre…
Et se sont eux qui se sont perdus, perdus dedans.
Alors je continue d’avancer, tant que je le peux encore. La petite gigote dans mes bras. Elle a faim, elle a tout le temps faim. C’est un petit estomac sans fond, cette petite. Je l’ai appelée Émilie. Je ne sais pas trop pourquoi. Je crois que c’était le nom de l’autre. J’espère qu’elle aura un rire plus supportable.
Cela me fait rire.
Je dois atteindre la bunker. Nous l’avons vu lorsque nous étions passés, quelques moi plus tôt, avec… j’ai oublié son nom, mais peu importe. Depuis je ne sais combien de temps, j’ai trouvé un genre d’enregistreur dans ce qui a été une habitation, alors je m’enregistre. Comme ça, la petite aura des souvenirs de ses premières années quand elle saura comprendre les mots.
Moi je ne les aient jamais bien compris, les mots.
Mais pour cela, il faut qu’elle survive. Cette idée frappe à nouveau mon esprit. Vivre, vivre, c’est une tâche si complexe.
Et puis il faut trouver à manger, c’est important. Il faut trouver de quoi nourrir ce petit estomac, et l’autre estomac. L’autre est plus exigeant.

***

Il se précipita sur l’ouverture du cabanon.
“J’ai froid”
Il avait eut raison. Elle était là, les lèvres bleues, emmitouflée dans ce manteau beaucoup trop grand pour elle. Elle grelottait.
Ses yeux, ses yeux ne voyaient pas, ils étaient blanc, comme le gel dans ses cheveux, comme sa peau laiteuse là où le gel ne l’a pas mordue. Il se jeta sur elle et la serra dans ses bras, la consolant tant qu’il le pouvait. Elle devait vivre, elle devait continuer à être heureuse, comme avant, l’hiver, dans le cabanon.

***

La douce chaleur envahit mon corps. Il n’y a décidément rien de mieux que le chocolat pour passer l’hiver. Le visage de la petite avait été envahi de joie lorsque nous l’avons trouvé au fond des cartons de réserve. Au fond. Nous avions eut si peu de difficultés pour atteindre le fond de la pièce. Depuis combien d’années ces réserves nous avaient sauvés?
Elle m’a demandé de sortir, au printemps prochain. De sortir, plus loin. Je ne sais pas trop quoi en penser. Nous ne pouvons pas rester enfermés ici indéfiniment. Les murs commencent à être menaçants. Ils en savent trop. Et elle a besoin de voir ce qu’il y a dehors.
Mais elle ne sait pas. Elle ne peut pas s’imaginer. Même devant les faits, même devant le monde, même en plein hiver, elle ne pourra pas s’imaginer. J’y veillerait.
Je soupire. Je dois la protéger. Il se l’est promis il y a des années de cela.
Il?
Cette enfant doit rester en vie. Pour cela, il doit préparer des vivres, il doit trouver de la nourriture, et préparer leur retour. Il lui faudra faire attention au gel, pour rentrer avant l’hiver, pour ne pas être pigé, piégé piégé dans la neige comme ils l’étaient dans cet endroit, avec ces murs qui écoutent depuis longtemps, trop longtemps.
Il?
Je me lève et prends un vinyle. Nous auront juste assez de vivres pour tenir jusque là. Je le pose dans le vieux tourne disque. Une douce mélodie s’élève, joyeuse, dansante. Il n’y a pas beaucoup d’instruments. Elle est légère…
Juste assez.

***

Les doigts de la petite étaient dans un sale état. Un instant, il crut même qu’ils étaient morts. Mais il n’avait pas le temps de les réchauffer, il n’avait pas le temps de s’attarder près de la petite. Ton son être voulait rester après d’elle. Mais elle devait vivre, elle devait vivre et pour cela il devait la sauver.
Un vacarme infernal les entourait.
Il ne pouvait pas ouvrir. Le clé n’était plus à son cou depuis longtemps, perdue lors de leur première fuite. Perdue à cause des Sans-Âmes.
Il se mit à frapper les loquet. Il sentait ses membres s’engourdir, mais il ne devait pas s’arrêter, il continuait à frapper avec son pied pour briser la glace luisante. Chaque coup était plus douloureux que le précédent.
Il frappait et frappait encore dans le froid glacial, le bruit de ses coups et de sa fureur mêlés se fondant dans le concert céleste. Il lui semblait donner des coups de titans, mais la glace restait insensible. Des trombes d’eau tombaient sur se tête, martelaient ses membre. Et cette eau se transformait elle aussi en glace. Il n’avait aucun répit. IL ne voyait plus la petite, assise pourtant à moins de deux mètres de  lui.
Elle ne bougeait pas, elle ne bougeait plus, il le savait.
Il ne pouvait pas la perdre.
Ses coups redoublèrent. Il frappait comme la grêle le frappait, il frappait comme l’éclair frappait la terre, la déchirant dans un hurlement, il frappait, il heurtait, il hurlait, se déchaînait contre cette porte glacée. Le sol trempé se transformait en boue sous ses pieds, le faisait glisser, tomber, mais il se relevait et frappait, frappait encore avec tout son corps, avec tout ce qui lui restait de muscles, de nerfs, de tendons, d’âme.
Il frappait à présent avec son couteau, ce couteau qui transperçait si bien les chairs n’égratignait pas même la glace. Alors il prit une pierre, qui se brisa, mais lui se se brisait pas.
Au dessus de lui, le dôme monstrueux continuait à vomir des flots sans fin. Le monde crachait à travers cette plaie béante, et déversait son horreur gelée sur lui, sur la petite, sur tout ce qui vivait encore.

***

« Dis, c’est bientôt le solstice! »
Je souris. La musique rythme mes gestes alors que je cuisine. La petite, entrée en trombe, sautillait sur place.
« Dis-moi, combien de fois t’ais-je dit de ne pas courir dans ce couloir? »
La petite était toujours excitée pour le solstice d’hiver. Cette fête avait survécut à la Chute. Ils se souvenait de l’avoir faite avec… Le vieilles habitudes… Quoiqu’un instant d’espoir ne fait de mal à personne, surtout quand il n’y a plus personne à qui faire ce mal.
La joie de la petite était communicative.
Je lâche mes instruments, m’essuie les mains et me dirige vers un carton que j’ai caché sous la table basse de la pièce principale. Je tends la boîte à la petite.
Le sourire étincelant qui se peint sur son visage me réchauffe le cœur. Ses yeux scintillent. Elle ne sait pas a quel point elle est loin d’être celle de nous deux à être la plus soulagée par ce moment.
Elle sort avec précaution les pots de peinture, les pinceaux, et les pose en cercle autour d’elle, avec des gestes lents et minutieux.
« Tu pourras dessiner des oiseaux, en attendant de les voir. »
Elle lève la tête, surprise, puis bondit et me serre dans ses bras. Je n’aime pas vraiment ça. Je ris.
« Nous sortirons! »
Elle répète cette phrase en boucle, tournant dans tout les sens, sautillant un peu partout, éclatant de rire. Ce rire là est doux à mes oreilles.
Je me dis pour la première fois, pour la toute première fois, que nous avons peut-être une chance.

***

Dans un bruit tranchant, la glace éclata enfin en morceaux, libérant le loquet.
Il sentit quelque chose le piquer sous l’œil.
D’un geste puissant, il ouvrit la trappe.
Il lança son sac au bas de l’échelle, se retourna et pris la petite dans ses bras. Elle était froide. Il la cala sur son dos. Elle ne bougeait plus, elle était molle comme un pantin abandonné, aussi légère qu’une plume. Depuis quand était-elle si légère?

Chapitre 6

La petite est malade.
Je suis inquiet. Je ne sais pas comment l’aider. Je ne peux pas me battre contre sa maladie. Je ne peux pas lui mettre un couverture sur les épaules et la prendre dans mes bras pour tout arranger. Je ne peux pas courir. Elle est tombée, et elle est tombée malade. J’aurais dû faire plus attention. Ma vigilance a faibli.
Il y a encore un petite tâche de sang là où elle est tombée.
L’écran en face de moi reflète mon visage. Il ne fonctionne plus depuis des années, mais avant on pouvait voir tout le bunker et même l’extérieur ici. Les lecteurs fonctionnent encore, eux.
Je soupire et m’enfonce dans le dossier du fauteuil. La pièce est sombre, uniquement éclairée par le faible halo d’une veilleuse. Je n’ai pas dormis depuis des jours. Ce n’est pas que je ne veux pas dormir. C’est les murs. Ils se resserrent un peu. Et la petite, je dois la surveiller. Je ne sait pas comment la soigner, mais je ne peux pas me résoudre à la laisser seule.
Elle dort dans la pièce à côté.
Nous commençons à manquer de vivres. Je n’ose pas aller vérifier les réserves.
Elle ne doit pas savoir. Elle va guérir, elle ira peindre des oiseaux chatoyants sur les murs, elle mettra cette belle robe que je lui ait offerte pour le solstice. Et elle viendra dehors avec moi. J’ai hâte de na plus avoir à arpenter le monde seul.
Mon esprit tourne trop, lorsque je suis seul.

***

Il s’engouffra dans le trou de l’entrée, et referma la trappe dans un classement sec. En un instant, le silence se fit.
Il tremblait de tout son corps, penché en avant pour que la petite ne tombe pas au bas de l’échelle. Il descendit prudemment, échelon après échelon. Il était déséquilibré. Il avait l’impression que le vent le poussait toujours, que la grêle frappait encore sur ses membres.
Mais il n’était plus là, ce vent.
Il était à l’abri à présent.
Il crut plusieurs fois que ses mains allaient lâcher. Du sang gouttait depuis les barreaux, mais il tenait bon.
La petite ne bougeait toujours pas.
Il serra les dents et de cramponna du mieux qu’il pu. Plus qu’un. Il aurait voulu se laisser tomber sur le sol d’épuisement, mais il ne le pouvait pas. Il se mit à avancer comme il le pouvait, la petite dans les bras, à travers les couloirs dont les murs d’un gris si froid à l’origine étaient bariolés de peintures multicolores.
Il déboucha enfin dans la pièce principale, le souffle court. La petite était molle dans ses bras, la tête renversée en arrière.
Il la déposa sur la couchette qui servait de canapé à la pièce principale, et, les mains tremblantes lui retira son manteau qui était trempé et enroula la petite dans des serviettes.
Bien qu’il fut lui même habitué aux douleurs de l’hiver, son esprit refusait de comprendre ce qui était en train d’arriver à la petite. Elle respirait, mais ces doigts avaient pris une couleur légèrement bleutée.
Elle devait vivre.

***
Je m’ennuie, définitivement. Je n’arrive à rien faire. L’idée obsédante de la petite blessée, souffrant dans son petit lit, m’empêche de réfléchir. Je tourne comme un lion en cage, de la pièce principale à sa chambre, de sa chambre à la réserve. Je passe des heures à regarder cette tâche de sang, là où elle est tombée. J’ai l’impression d’avoir échouer.
Il va lui falloir des médicaments. Il va lui falloir des soins. Je ne sais pas où en trouver, je ne sais pas même quoi trouver.
J’ai eut beau cherche dans tout le cabanon, parmi tout les livres, je n’ai rien trouvé qui puisse m’aider. Aucun médicament, aucune information. Je me sent perdu, mais je dois faire quelque chose parce que sinon, a quoi bon ?
J’ai le tourni. Mais mon corps a besoin de marcher. Il a besoin de courir. Mon souffle s’accélère sans même que j’accélère, alors je me met à courir, sans but, d’un bout à l’autre du bunker, elle n’a pas le droit de mourir, je ne peux pas la laisse mourir, non, non, pourquoi ma tête tourne, pourquoi est-elle tombée, elle ne devait pas tomber, tout allait si bien et j’avais eut raison, oui bien sûr moi seul pouvait m’occuper d’elle, la protéger, oui mais de quoi ? Ha oui, des Sans-Âmes, c’est cela, oui,mais elle ne devait pas se faire mal…
Elle est si fragile, enfoncée dans ses couvertures. Ses bras ressemblent à de la dentelle. Ici, dans sa chambre, ça sent l’immobile. Je n’aime pas cela, parce que mon corps veut courir. Mais ma tête, elle, elle veut reste et regarder ces membres de diaphane, vérifier s’ils bougent encore, si leur délicatesse ne les a pas brisés.
Son souffle est régulier. Ses cheveux, étalés en auréole autour de sa tête, en désordre, ne m’ont jamais semblé aussi sombres, presque bleus.
Je reste là, indécis.
Je reste là.

 

***

 

Elle a de plus en plus mal, il le sait
Il avait eut raison, non? Il avait eut raison et elle se réveillerait , et tout serait bien.
Il frottait frénétiquement les cheveux de l petite avec un linge, et ses doigts aussi.
Tout ça pour finir ainsi, non, non, il ne pouvait pas le permettre, c’était injuste, c’était mauvais et les autres ne seraient pas contents, et il aurait tord.
Il courut allumer les chauffage, le mit au maximum qu’il pouvait oser sans risquer de consommer tout l’énergie en stock ou de le faire exploser.
Il se précipita vers la pièce principale. Laisser la petite seule même un instant l’angoissait. Mais elle était là sur la couchette, elle n’avait pas bougé.
Il s’assit à ses côtés, ferme les yeux et soupira. Il pouvait voir le mouvement de sa respiration. Elle était endormie. Ils n’auraient jamais dû sortir. Elle n’était pas prête pour cela… Mais elle avait vu, elle avait senti ce qu’était le monde. Il ne savait plus quoi penser.   Mais un jour, lui aussi allait disparaître, alors il fallait qu’elle sache où trouver de la nourriture, où trouver de quoi vivre et surtout quand sortir.
Il frissonna. Il n’était pas sûr que dans quelques années, quiconque puisse vivre au dehors, même pour peu de temps. Il n’avait jamais été autant poursuivis par les Sans-Âmes. Mais peut-être que c’était parce que la petite l’accompagnait. Il avait pu être moins prudent.
Alors, la petite devrait rester ici. Ce n’était pas plus mal. Elle n’avait pas encore tout vu, et il y a des choses qu’elle ne devait pas savoir. Il avait pris soin de ne pas l’emmener trop loin à l’Est. Il y avait là bas des fantômes qu’il ne voulait pas même imaginer.
Mais de quoi avait-il peur? Il avait eut raison, il le savait, et si elle savait ce qu’il avait fait, elle en serait heureuse et elle sautillerait partout en le félicitant de sa bravoure. Mais il ne voulait pas lui en parler… trop jeune, oui, c’était cela. Elle était encore trop jeune. Un jour elle pourrait comprendre, mais maintenant, elle devait rêver, rester une enfant tant qu’il pouvait le permettre. Et puis, ils avaient le temps.
Sur le mur en face de lui il y avait un des oiseaux qu’avait peint la petite. Il n’était pas fini. Il se souvenait pourtant qu’elle l’avait fini juste avant de partir au début de l’été dernier. Les ailes manquaient, et le tête n’était pas finie…
Il entendit le générateur s’éteindre dans un grondement sourd, plongeant tout la pièce dans une obscurité opaque.
Il ferma les yeux.
L’hiver allait être long.
Trop long.

Chapitre 7

J’entends la petite tousser, alors je ferme la porte de la salle de surveillance. Je n’ai pas dormis depuis au moins deux nuits. Ma tête tourne. Je m’affale dans le fauteuil et ferme les yeux.
Un cris strident résonne dans les couloirs.
Je sursaute. Mon cœur bat la chamade. Je sais que personne n’a crié, mais je n’arrive pas à me résonner. Tout est silencieux autour de moi, et ce silence est plus oppressant que tout ce qui aurait pu pousser ce cris.
Un cauchemars. Je me suis simplement endormis, et j’ai fait un cauchemars, ce n’est que cela. Pathétique. Je me sent faible. Je me sais tremblant.
Il faut que je m’occupe l’esprit.
Je regarde autour de moi. Je me dis que je n’ai jamais tenté d’écouter une des cassettes conservées sur les étagères. Père refusait de me parler de ce qui c’était passé avait ma naissance. Il y avait trop perdu. Je crois que même s’il l’avait voulu, il en aurait été incapable. Je me demande ce qu’il devient, là dehors. Je ne me souviens même plus de comment nous en sommes venus à nous séparer, mais il devait y avoir une raison logique…
J’attrape un des cartons, en prenant soin de choisir celui qui est annoté comme étant le plus ancien. Le prends une des cassettes et la met dans le lecteur.
D’une main tremblante, j’appuie sur le bouton de lecture.
Le lecteur émet un chuintement, puis j’entends un voix. C’est celle d’une femme, grave, presque rauque, très calme. Je me rassoit, met les pieds sur la table et écoute.
Après tout ces cassettes ont été stockées ici pour une raison.
Après tout j’ai bien le droit de savoir.

“Mon nom est Harmenn Maria. Je suis la scientifique en charge de cette unité. Mon groupe est arrivé ici il y a moins d’une semaine, à l’approche des phénomènes climatiques que nous appelons la Grande Gelée. Nous sommes partis de la capitale, à l’Est, qui est donc maintenant totalement déserte. Les phénomènes qui nous ont mis dans cette situation ont commencé à être enregistrés il y a un peu moins d’un siècle de cela, et ont pris de l’ampleur dans les dernières années. D’après mes calculs, aujourd’hui seul un quart de la population reste en mouvement, un tiers seulement à survécut. On peut noter en parallèle des changements environnementaux une métamorphose drastique des comportements humains, en parallèle avec le déclin de la masse démographique…”
Le jeune homme sentit ses yeux se fermer lentement. Ces paroles n’avaient pas de sens à ses oreilles. Il n’entendait que de vagues échos, des modulations derrière ses paupières.
“… un membre du groupe, m’a dit se sentir mal. Il dit se sentir poursuivi. On peut supposer que cela est dû au danger constant et aux différents traumatismes qu’il a subis. Hormis ce symptôme particulier, il ne présente aucun signe de maladie physique ou mental. Elle est toujours sociable, du moins autant qu’il l’a toujours été. Ce petit parle eu, et quand il le veut, semble en être incapable, ou en est empêché par ceux qui s’occupent de lui…”
La voix de la femme résonnait contre les murs, jusque derrière lui, se répercutant contre le mur, de plus en plus déformée, jusqu’à produit des sons indistincts, plus graves, comme si le bâtiment lui même grinçait, murmurait.
Je n’écoute plus depuis longtemps. Je tente de réfléchir. Quelque chose me gêne. Un bourdonnement dans mes tempes, un son aigu au fond de mes oreilles, une douleur à la poitrine, une sensation derrière mes paupières.
Mon souffle s’accélère. Je n’ose pas ouvrir les yeux. Je sais que c’est faux, mais devant moi je sens quelqu’un. C’est là, j’en suis sûr, et il faut que j’ouvre les yeux pour le voir, mais alors il me verra, oui il ne peut me voir que si j’ouvre les yeux, c’est cela, je le sais. Je sent mon cœur battre dans ma poitrine, me remonter dans la gorge. Je ralenti ma respiration. Il ne doit pas savoir que je suis éveillé. S’il le voit, alors…

***
Il réchauffait la petite depuis des heures maintenant, mais elle semblait aller mieux. Ses doigts n’avaient pas été atteints en profondeur. Elle vivrait, et elle vivrait entière.
Rien n’aurait pu plus le soulager. Ils étaient à l’abri à présents, dans le bunker. Les lieux étaient confortables: ils avaient mis des années à l’aménager. Un lieu de protection transformé en vrai nid douillet.
Il savait qu’il lui faudrait ressortir, il lui faudrait rechercher de la nourriture. Mais pour l’instant, ils étaient sauf.
Une fois qu’il fût sûr que la petite pouvait se débrouiller par elle-même, près du chauffage et enveloppée dans tellement de couvertures que seul le bout de son petit nez d’enfant en dépassait,    Il partit vers la réserve, pour inspecter les stocks.
La réserve était tout au bout  du couloir central qui menait, depuis la pièce principale, à toutes les autres salles du bunker. Les murs, autrefois gris, étaient peinturlurés de couleurs vives et éclairés par des guirlandes qui diffusaient une lumière tamisée, plus douce que les néons puissants au plafond. C’était chez eux. La petite avait dessiné de petits oiseaux un peu partout. Il ne savait pas pourquoi, mais ces petits animaux avaient été sa passion avant même qu’elle n’en voit en réalité. Elle avait dû en observer dans un livre d’images, et elle les avaient reproduits. Elle avait un certain talent, et ces peintures éclairaient les murs de joie. Elle avait fait entrer les beautés du printemps dans le lieu de l’hiver.
Il prit une grande inspiration. Il aimait l’odeur du bunker, c’était l’odeur de la sécurité. Ils n’avaient pas assez de vivres. Mais ils y arriveraient.
Il commença à compter mais un bourdonnement dans son oreille l’empêchait de se concentrer. Il se prit la tête dans les mains, et se colla contre un mur, roulé en boulé. Quelque chose frappait dans sa tête.
Le bourdonnement devint très aiguë, distinct, comme un voix. Il se releva en panique, et couru jusqu’à la pièce principale.
Le tas de couvertures était toujours devant le chauffage, immobile. Le jeune homme s’en approcha lentement. Ce tas de couverture lui semblait être un danger. Il avait à la fois peur de ce qu’il trouverait dessous, et de ce qu’il ne trouverait pas.
Il tira la couverture d’un coup sec, angoissé, et se trouva nez à nez avec la petite, qui le regardait avec curiosité. Il remit la couverture. Il se sentait idiot. Il se rassit sur la banquette tremblant.
Juste une migraine. C’était juste une migraine, de celles qui provoquent tant de douleur qu’elles font  trouver n’importe quel leurre à celui qui en souffre. Il n’y avait rien à craindre, et la petite était sauve. Peut-être qu’un tuyau avait grincer, provoquant cette impression.
Il soupira. Il n’y avait rien à craindre, oui, vraiment, rien ne pouvait arriver ici. Il était en sécurité, et la petite était là, et elle le serait toujours. Après tout, il l’avait bien élevée, il l’avait protégée. Même lorsqu’elle était tombée malade, il l’avait sauvée, il avait trouvé des médicaments, des couvertures, il avait fait ce qu’il fallait. Cette maladie avait été terrible, et il en avait lui-même ressenti les symptômes. Il ne savait pas ce que c’était. Mais il l’avait vaincue.
Il retourna dans la réserve, y prit des friandises, et les donna à la petite. Ensuite, il se dirigea à la salle de bain. Elle était grande, froide: c’était le seul endroit que l’on ne pouvait peindre. Le miroir était recouvert d’un tissu noir, opaque, depuis qu’il avait été brisé, bien des années auparavant. Il retira ses couches d’habits sales, trempés, rigidifiés par le gel à certain endroits, et alluma l’eau. Il ne pourrait plus les porter, ils étaient trop abîmés. Ils ne le protégeraient plus du gel, les années suivantes. Il était étonné. Ces vêtements n’auraient pas dû s’abîmer si vite, même sous la force des accidents qui lui étaient arrivés.
L’hiver était tombé très vite, et avec une grande puissance cette année. Il avait eut de la chance de s’en sortir. Il avait eut de la chance que la petite s’en sorte.
Il avait maigri. Lorsqu’il bougeait, il pouvait sentir ses membres frôler ses côtes, beaucoup trop visible sous sa peau. Le carrelage avait une sensation agréable sous ses pieds, engoncés pendant des jours, des semaines, de mois dans de vieilles chaussures de cuir déformées.
L’eau ruisselant sur son visage lui faisait un bien fou. Il commençait à se sentir propre, et réchauffé.
Mais le bourdonnement ne voulait pas partir. Il l’entendait même par dessus le bruit de l’eau. Il lui semblait que l’eau claquait, dans un bruit métallique sur le carrelage.
Le froid avait dû endommager ses oreilles.

***
La petite est toujours dans son lit. Mes yeux sont fixés sur elle. Elle est si belle. Elle dort toujours. Elle ne bouge, très lentement. Ella a eut mal toute la nuit. J’ignore quand elle sera guérie, mais au moins elle est en vie, et c’est ce qui importe. Bientôt, elle se lèvera et elle pourra remarcher.
Je n’ai pas envie de la quitter des yeux. J’ai peur qu’elle disparaisse, si je ne la regarde plus. C’est puéril, mais elle est la dernière chose qui me reste, la dernière chose à laquelle je peux me raccrocher. Sans elle, je ne pourrais pas continuer, je le sais, et je penses qu’au fond elle le sait aussi. Sans cela, elle aurait déjà abandonner. Au fond, si l’un de nous partait, il emporterait l’autre avec lui. Quelle ironie, puisque nous ne sommes plus que deux !   J’aime à croire qu’il reste encore d’autres gens, là dehors, qui attendent, qui marchent, qui sait, peut être même qu’ils ont un abris durable, une communauté, une ville.
Je sais que cette simple idée aurait dû e faire rêver, que j’aurais dû tout faire pour les rejoindre. Mais je ne veux pas, je ne peux pas. J’ai peur, au fond. Ils ne sont pas comme nous. Ils ne comprendraient pas, j’en suis sûr. Ils n’avaient jamais compris.
La petite se retourne et me fixe de ses grands yeux noirs. Ses pupilles sont dilatées. Elle en dit rien. Elle a mal. Moi aussi, j’ai mal, mais pas dans mon corps.Je ne peux rien faire pour elle, rien faire du tout. Je lui ait donné tout les médicaments qu’elle pouvait prendre, fait tout ce que je connaissais pour apaiser la douleur. Je ne peux rien faire, et elle me supplie du regard.
Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression que ce n’est pas tout à fait moi qu’elle regarde.

Chapitre 8

Il préparait la chambre de la petite. Il étendit le drap blanc sur le vieux matelas gris et délavé.
La chambre de la petite était probablement la pièce la plus joyeuse de tout le bâtiment. Des veines de couleur couraient le long des murs, sur les tuyaux, en arabesques lumineuses, coupées à certains endroits d’oiseaux qui semblaient s’envoler de ces fils tressés. Il lui semblait que leurs ailes battaient. Il lui semblait entendre leurs piaillements. Il lui semblait entendre leurs petites pattes toquer contre le bois de la table de nuit, de l’étagère, contre le métal des canalisations, de ce son tintinnabulant des petites cloches que l’ont met au vent.
Il sourit. Oui, c’était ce genre de talent qu’avait la petite. Il pensait que ce n’était pas qu’un talent. Elle était cet été qu’elle dessinait partout, elle était solaire. Si l’humanité devait renaître un jour, il voulait qu’elle soir comme elle.
Il soupira. Cela n’arriverait jamais. Il ne le voulait pas même. Il n’était pas assez arrogant pour croire qu’il avait ce droit là.
Il posa la couverture de laine sur le matelas.
Quelque chose attira son regard.
Il s’était trompé de drap : celui-là était sale. Il avait une grosse tâche sale au niveau de sa tête. Elle s’étendait, cette tâche. Elle était sombre, presque noire. Il ne savait pas comment il avait fait pour ne pas la voir. Il arrache le drap. La tâche risquait de détremper le matelas.
Il étendit le drap devant lui. Il était propre.
Il ferma les yeux un instant.
Une fois le drap remis, il alla se passer de l’eau sur la figure. Il retourna dans la pièce principale.
La petite était sortie de ses couvertures, et avait enfilé ses vêtements d’intérieur. Elle jouait avec une petite poupée qu’il avait rapporter, peu de temps après avoir trouvé cet endroit, lors de l’une de ses premières excursions. A cette époque, il y avait encore de nombreuses maisons d’avant la Chute qui étaient restées à peu près intactes. Il y a des années qu’il n’en avait plus vu.
La petite poupée virevoltait dans les mains de l’enfant. Elle était encore en bon état, sa petite robe bleue n’était ni abîmée ni salie, et les petits fils qui constituaient sa chevelure rousse n’étaient pas emmêlés. La petite prenait un soin tout particulier à ce que ses jouets soient toujours beaux et bien traités, comme si elle avait dans sa chambre un troupeau de petits animaux fragiles qui n’attendaient que de tomber malade.
Elle riait.
Maintenant qu’il y réfléchissait, il n’avait jamais vu la petit pleurer, il en était presque sûr. Elle riait sans cesse, même maintenant qu’elle avait vu le dehors, elle continuait de jouer, de danser avec cette grâce qui laissait penser au jeune homme que dans un autre vie elle avait dû avoir des ailes.
Il avait cessé de compter les années, il n’en avait plus besoin. Elles n’avaient plus lieu d’être, mais il regrettait de ne plus pouvoir fêter d’anniversaires : c’était de ces occasions spéciales de faire plaisir à l’enfant qui lui manquaient. Il se dit qu’il faillait réinstaurer des jours dédiés à la fête, à la joie, où il ne penserait à rien d’autre.
Il sortit les plats et le réchaud, et commença à préparer le repas. Il devait faire attention aux quantités, alors il décida de séparer les portions par deux. De toute manière, il ne fallait pas qu’ils mangent beaucoup après des mois de régime frugal.
Ils s’assirent tout deux, l’un face à l’autre. Le jeune homme se mit à manger goulûment. Malgré ses propres recommandations, il ne pouvait s’empêcher de vouloir remplir son estomac resté trop longtemps vide.
Lorsqu’il releva la tête , il vit que la petite n’avait pas touché à son assiette. Elle restait assise à le regarder.
« -Mange ! »
Elle fit non de la tête.
Elle devait encore se sentir mal, se dit-il. Il ne pouvait jeter ce que la petite avait laissé, et s’il la remettait dans sa boîte elle pourrirait très vite, alors il prit son assiette et la dévora presque aussi vite que la sienne.
Il se leva en silence, et parti laver les plats.
La petite se remit à jouer sur le sol, près du chauffage.

 

***

 

J’ai essayé de laver la tâche de sang sur le mur, mais je n’ai réussit  qu’à l’étaler un peu plus. J’entends la petite gémir dans sa chambre, à quelques mètres seulement de moi. Je ferme les yeux, j’essaie de na pas l’entendre. Elle va de plus en plus mal.
Je frotte le mur depuis des heures, mais le rouge sombre y reste imprégné. Je n’arrive pas à l’effacer. J’ai utilisé tout les produits que j’ai trouvé dans le bâtiment, mais il n’y a rien à faire.
Les gémissements de la petite me font frissonner.
Je continue à frotter, avec plus d’ardeur. Mon éponge est filée, détruite par les frottements.
« S’il te plaît… j’ai mal … »
J’ai envie de hurler. Je ne peut rien faire pour elle. Je ne peux rien faire pour elle. Elle le sait, mais elle ne peut pas s’empêcher de supplier. Pourquoi ? Je n’ai rien, je ne peut rien faire…
Et puis, elle ira mieux. J’ai lu quelque part que les symptômes des maladies n’étaient jamais si fort que lorsqu’elle s’apprêtait à disparaître.  Ça ne pouvait être que ça…
Je n’en peut plus. Je vais m’enfermer dans le bureau. Dans la petite pièce, toutes les cassettes sont éparpillées sur la table devant la machine, sur le sol, sur les étagères. Je n’en ait écouté aucune. Je voulais savoir, mais je n’arrive pas à trouver le sens des mots sur ces cassettes.
Je ferme la porte et m’enfonce dans le grand fauteuil. Ici, la voix de l’enfant est  atténuée.
Je ne sait même pas comment elle a fait pour glisser. j’avais pourtant tout sécurisé depuis des années. Cela n’aurait pas dû arriver. Je suis le seul à pouvoir s’occuper d’elle. Et je n’ai rien pu faire.
Mais elle irait mieux, oui, c’était obligé.
Elle se met à hurler.
Ses cris résonnent dans le couloir, contre les murs, dans ma tête.
Mon cœur se met à battre si fort que mes mains tremblent.
Je me précipite dans sa chambre.

***
Il lui dit d’aller prendre un douche. Elle n’y va jamais par elle même.
Elle soupire, mais obéit.
Lui, il reste dans la pièce principale, sur la banquette, à côté de la porte qui mène au couloir.. Il tient un livre à la main mais ne le lit pas. Les mots glissent sur ses yeux.
Les tuyaux émettent un son grave, régulier. Elle est bien dans la salle de bain. Il ne sait pas pourquoi, mais cela l’angoisse.
Il y a quelque chose dans le coin de son œil. Il n’ose pas tourner la tête. Il le voit, il le sent. Une silhouette.
Ses oreilles bourdonnent.
Le son sourd des tuyaux lui semble insupportable. Il ne peut pas tourner la tête. La peur le paralyse. Ses yeux restent fixés sur les pages, sa vision se trouble.
Il a mal dans tout son corps. Il lui prend l’envie irrépressible de bouger. Chacun de ses muscles est tendu, mais il reste immobile. Il a peur.

Chapitre 9

La petite ne cesse de hurler. Elle se plie dans son lit, tenant sa blessure, agrippant les draps. Elle hurle si fort que des larmes me montent aux yeux. Le la pend dans mes bras, je tente de la calmer. Elle est en sueur. Ce n’est pas possible, non, non , elle doit vivre. Ses cheveux sont collés sur son front. Elle est bouillante.
Elle hurle, elle hurle si fort.

***
Il entend la petite courir dans le couloir. Il a envie de se lever, de hurler qu’elle ne doit pas s’approcher, qu’il y a quelque chose là, mais il ne le peut pas. Il ne peut pas bouger. Il entend ses pas rapides dans le couloir, il sent leurs vibration. Puis un cri, et un choc.
Il se lève d’un bon.

***

Je ne comprends pas, pourquoi, pourquoi est-ce qu’on en est arrivé là, elle doit vivre, enfin. Comment une chose si belle, si petite, si douce peut-elle souffrir autant ?
Je tente de la maintenir sur le matelas, mais elle se débat, elle hurle, elle convulse. Je cours chercher tout les remèdes que j’ai, dans la réserve. Les mains tremblantes, j’ouvre les boîtes, tente de lire les notices. La faim, la panique me troublent la vue. Je fais tomber plusieurs bouteilles qui se brisent sur le sol. Le bruit du verre me coupe les tympans.

***
Il n’y a rien à côté de lui, mais il entend la petite pleurer de douleur. Il s’élance dans le couloir. La petite n’est pas là. Il y a une grand tâche rouge sur le mur. Il entend ses cris, pourtant, qui résonnent dans sa tête, sans cesse, sans fin.
Il ne peut s’empêcher de toucher le rouge sur le mur. Mais ce n’est pas rouge. Ça l’a été, un jour oui, mais il y a bien longtemps.
Tout les bruits du bâtiment lui font tourner la tête. Il a l’impression d’être à l’intérieur d’un être vivant qui grogne, qui frappe.
La silhouette. Il la sent derrière lui.
Il court jusqu’à la chambre de la petite. Elle a dû se réfugier là, oui, il n’y a pas d’autre explication. La chose lui a fait mal et elle s’est cachée dans sa chambre.
Ses jambes tremblent mais il marche vers son but.

***
Je cours en sens inverse, pose en vrac sur le sol tout les médicaments, tente de trouver des anti douleur, des remèdes, des plantes que je sais guérisseuses. Il doit y avoir une solution, la petite ne va pas mourir, parce que j’ai eut raison, parce que moi seul peut la protéger. Je connais le remède, c’est là, dans ma tête, forcément, je vais le lui donner et dans quelques jours elle ira mieux, elle me remerciera, évidemment.
Alexander m’avait appris à soigner pourtant.
Alexander ?
Je ne sais ni qui est cette personne, ni pourquoi j’ai pensé à elle à cet instant précis. Je secoue la tête pour clarifier mais esprits, et je continue à chercher. Je tente de donner de l’eau à la petite, pour la rafraîchir, mais elle n’arrive pas à boire, elle refuse d’ouvrir la bouche, elle ne cesse de crier.
Tant qu’elle hurle, elle vit. Ses poumons peuvent encore se remplir d’air pour l’expulser ainsi, son corps à encore la puissance de produire ce vacarme.
Je continue à chercher.

***
Il ouvre la porte de la chambre à la volée. La petite n’est pas là non plus. Mais ses yeux se fixent sur le matelas.
La tâche est revenue.
Il se précipite dessus, la frotte de ses mains, non, non c’est impossible.
Il y a un son aiguë dans ses oreilles.
Il ne s’arrête pas, il s’amplifie. Il a l’impression que sa tête va exploser tant ses sons résonnent et se répercutent  en tout sens, chacun d’entre eux se mêlant au sifflement, le bruit de l’eau dans les conduits, du métal qui grince, du sang dans ses veines, du froissement des draps, du frottement de ses habits, de ses mains dans ses cheveux, des larmes coulant sur ses joues.
Un hurlement.

***
J’ai trouvé quelque chose, et je tente de la faire prendre à la petite, mais elle refuse encore d’ouvrir la bouche, et je n’ai pas assez de force pour l’y contraindre. Ses larmes se mêlent à sa sueur. Elle se redresse et se recouchent violemment, ses muscles convulsent. Ses mains grattent atrocement le bois du lit, encore et encore, brisant ses ongles, laissant de profondes marques.
Je la prend dans mes bras et la sert contre moi, la paquet, ce tout petit paquet, je lui murmure que tout va bien se passer, qu’elle va guérir, qu’elle ira dehors comme je le lui ait promis, qu’elle verra les oiseaux, que la douleur va partir dans pas longtemps, mais qu’il faut qu’elle prenne son médicament, mais elle ne m’écoute pas, ses yeux roulent dans leurs orbites, elle ne voit plus le monde, elle n’entend plus ma voix, mais moi j’entends ses cris, ils me font mal, si mal, et le plafond semble vouloir m’écraser, et je veux tant partir d’ici, loin, mais je la serre dans mes bras, tout contre moi…

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Il se recroqueville au pied du lit, en position fœtale, il lui semble qu’il y a quelque chose de monstrueux ici, et la silhouette est là juste dans l’entrebâillement de la porte, elle le fixe, elle attend, grande et sombre, et il a mal, ce cris lui fait mal et il ne peut plus bouger, il sent le verre briser des petite bouteilles sous ses pieds, perçant ses genoux, et il gémit, il crie, il demande que ça s’arrête. Le bruit devient insoutenable. Il résonne dans son crâne, encore et encore, allant crescendo, emplissant l’air, faisant vibrer le sol, résonnant à travers ses os comme autant de coups de marteau. Il a mal.

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Soudain elle cesse de crier, elle devient molle dans mes bras, sa tête retombe sur mon épaule. Non, ce n’est as possible, pas comme ça, j’ai eut raison, il n’y avait pas d’autre moyen, non, pardon pardon. Je glisse sur le sol, je pleure, je la serre dans mes bras, je la secoue, il faut qu’elle se réveille, et son corps glisse avec moi. Les petites bouteilles des médicaments se brisent sous moi mais je ne le sent pas, je la berce toujours, je veut qu’elle crie, mais tout est silencieux, et ce silence me brise, me brise les tympans, me brise l’esprit, il résonne à travers les couloirs, il résonne dans les pièce.
Le silence.
Le silence-mort.
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Le silence me coupe le souffle, je me souviens, la petite n’est pas là, elle n’est plus là non, non, et la silhouette me regarde, alors je me lève, et ma tête me semble vide, et mes yeux pleurent, mais se ne sont pas mes yeux n’est-ce pas ? Non, si c’était moi elle aurait vécu, alors je vais dans la salle de bain, et je retire le drap sur le miroir, et il est là.
Son visage maigre, sa barbe longue, ses cheveux striés de blanc, ses rides creusées par tant de choses, ses yeux qui ressemblent tant à ceux de Père, qui ont maintenant le même reflet.
Ça, ce n’est pas moi, c’est impossible, c’est un mensonge, et ses yeux se voilent et mon esprit devient flou. Il tombe à genoux, et je pleure. Il ne veut pas être seul.
Elle ne peut pas être morte, non, tout mais pas ça, je donnerais tout pour qu’elle soit encore en vie, même un instant, et je sent son corps tomber contre le carrelage, et le silence, ce silence je veux le briser, il est comme une lame qui me perce, et je sais, pendant un instant, je sais qu’il est moi, que j’ai eut tord, que je ne pouvais pas la sauver,  je me souviens des autres, je sais qu’il n’y a rien dehors, rien que moi. J’ai si mal, mal partout, et il n’y a que le silence, et elle n’est pas là, et elle n’est plus là, elle n’est jamais sorti de ce bunker, je n’ai pas tenu ma promesse, elle n’a pas vu les oiseaux, pardon pardon, et ma tête cogne contre le carrelage, et tout devient noir.

Chapitre 10

Il ouvrit la trappe en souriant. Il faisait si beau dehors. L’herbe était verte, ondulante, l’air du printemps encore frais.
« Vient ! » dit-il à la petite. Il l’entendit courir jusqu’à lui, monter l’échelle à tout vitesse. Aujourd’hui était la première sortie à l’extérieur. Il savait qu’ils aurait quelques problèmes pour les vivres à la fin du voyage, vu qu’il avait l’habitude de ne prévoir que pour lui, mais il était confiant. Enfin, il allait parcourir le monde et il ne serait pas seul. La petite émergea de la trappe et regarda tout autour d’elle, émerveillée.
Il se demanda où était Père. Il aurait bien voulu qu’il voit ça, il aurait été si fière.
Il se sentait léger, malgré une petite bosse sur son front qui lui faisait mal. Il ne savait pas bien comment il se l’était faite, peut être en faisant les préparatifs du voyage. La petite le pris dans ses bras.
 » Merci ! » Dit-elle de sa voix d’ange.
Elle se mit à courir, à tournoyer en tout sens, à se rouler dans l’herbe. Il faudrait lui apprendre la prudence, car il avait l’intuition que plus il reviendrait vers le bunker, une fois la saison froide venue, plus ils seraient en danger.
Mais au moins, il avait eut raison.
Tout était calme autour de lui. La petite pouvait enfin entendre le pépiement des oiseaux, dans les arbres.
Et il était heureux, enfin il allait voyager avec quelqu’un. Enfin il ne serait plus seul à parcourir ces étendues sauvages. Il n’était pas le dernier homme à être vivant, il y a avait ce petit être qui courait partout, sautillait, plein de joie, plein d’énergie, plein de vie.
Elle resterait avec lui pour toujours.
Autour de lui, il n’entendit que le silence.

FIN